Ou la France des assistés… de la réussite.
Préambule (texte un peu plus bas)
J’ai terminé il y a peu Bel-Ami de Maupassant, il dormait depuis quelques temps dans ma bibliothèque. Et, je dois dire que de savoir qu’une adaptation cinématographique allait bientôt être sur nos écrans, m’a fortement motivé pour m’attaquer à ce monument littéraire rédigé en 1885. Je ne l’ai pas seulement terminé, je l’ai dévoré ! Le style est sublime :
“L’union des sens n’était qu’un sceau à l’union des cœurs.”
“Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langages, des audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisie impudiques, de la phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions couvertes, qui fait passer l’œil dans l’esprit…” Bref, de toute beauté. Je me suis également attardé sur le fond. Georges Duroy personnage principal, originaire de Canteleu, décide de migrer vers la capitale pour “faire fortune” mais se retrouve simple employé aux bureaux de chemin de fer au salaire dérisoire. De simple employé aux bureaux du chemin de fer, sans le sou et crève la dalle à rédacteur en chef d’un journal quelque peu crapuleux nommé “À la vie française”, Georges Duroy fait son petit bonhomme de chemin et se fait surnommer “Bel-Ami” par les membres de la bourgeoisie parisienne qu’il trouve sur sa route. Une ascension fulgurante dont le charme du personnage, les coïncidences et l’opportunisme ont été les fondements. Une ascension qui peut faire rêver le lambda contemporain, mais que Maupassant décrit en distillant avec subtilité tous les vices qui la composent et qui rendent le monde mascarade. Il faut donc lire entre les lignes, car au premier abord Mr Duroy passerait pour un héros, un modèle, alors que dans la préface de Murielle Szac, on le nomme “héros répugnant”. C’est justement cela qui m’a fortement interpellé et intéressé. En liant ce roman avec l’actualité, j’ai voulu faire le parallèle entre 1885 et 2012 : La réussite, les honneurs, les femmes, l’argent et le pouvoir : le monde n’a guère changé. Et les “Bel-Ami” prolifèrent.
Cela m’a également inspiré une réflexion, un poème au centre de ce billet d’aujourd’hui. Une réflexion imbibée d’un sentiment de révolté qui a pris racine en écoutant et en lisant certains individus, qui, depuis l’élection de notre nouveau président, mettaient au centre des problématiques actuelles la célèbre “France des assistés”. Bref, je ne m’étendrais pas sur le sujet, si ce n’est : France des assistés, un problème ou un symptôme ? Une proportion suffisante pour en faire un problème majeur ? La solution de facilité qui consiste toujours à taper sur le plus petit, ou s’attaquer véritablement au source du problème ? s’attaquer aux amputés qui ont cette faiblesse de se laisser sombrer et de grassement en profiter ou parler de ceux qui pourraient se permettre d’acheter le continent africain avec un salaire mensuel ? Là encore je grossis le trait, c’est plus complexe que cela, mais ces gens-là ne simplifient-ils pas la chose en blâmant ces assistés ? Ces gens-là, tiens, pour me rassurer “je Jacques Brel ma torpeur” .
Au risque d’avoir tort, oui qui sait, l’assistanat des gens modestes (car c’est bien cela et ceux-là que l’on vise) est peut-être un problème majeur, je suis toujours dans une volonté de titiller, de prendre le contre-pied des idées (préjugés ?) qui me paraissent, de mon point de vue, discutables voire malsaines. Peu importe que ce phénomène existe, qu’il soit minoré, majoré, je trouve ce blâme nuisible et malsain.
L’assistanat bouh quelle horreur ! Quelques glandeurs qui s’octroient un revenu minimum sans travailler quand on sait ce que gagne les entreprises du cac40 ou un trader de wall street et qui distribuent tout de façon équitable évidemment. AH, mais ces PDG là, ces entrepreneurs ingénieux et humanistes, ces artistes économiques le méritent aussi, ils bossent, ils suent, s’échinent, créent, ils respectent, ils ne combinent pas eux. Ils bossent surtout à la démesure parce que la réussite c’est la fameuse Rolex à cinquante ans. Là encore j’ai conscience de m’inscrire dans le politiquement correct : “le méchant entrepreneur capitaliste” mais n’est-il pas bon de rappeler les fondamentaux, le vrai fond du problème ? Comme si la réussite telle qu’on l’adule prenait racine dans l’honnêteté, l’humanisme, le partage, la conscience, la raison, l’intelligence du cœur ?
Bref les beaux amis se multiplient, et ce ne sont pas que des riches, loin de là et c’est ce qui fait de “Bel-Ami” un récit d’une actualité folle ! Le Bel-Ami rêve de réussite, de grimper l’échelle sociale quitte à payer un certain prix, quitte à y laisser des plumes, quitte à en arracher; parce que “trop bon, trop con”…
Georges songeait : ” Je serais bête de me faire de la bile. Chacun pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n’est que de l’égoïsme. L’égoïsme pour l’ambition et la fortune vaut mieux que l’égoïsme pour la femme et pour l’amour.”
Clotilde une de ses maîtresses lui balance : “Tu trompes tout le monde, tu exploites tout le monde, tu prends plaisir et de l’argent partout, et tu veux que je te traite comme un honnête homme”
Bel-Ami rime avec ironie, que l’on érige en modèle.
Bel-Ami
I
J’ai la haine qui gronde quand j’entends parler d’la France des assistés.
Non, pour scander mon désaccord furibond envers l’existence de ces pic-assiettes, glandeurs revendiqués.
Mais je peine à dévoiler l’envers du décor, la partie immergée,
Voici ma torpeur d’aliéné !
Au delà des pauvres gens heureux de peu, il y a la France qu’on adule : celle des enculés,
Ceux que la France récompense dans la course au succès.
Assistanat d’une idéologie dominante, assistés du billet
Qui oublient qu’avant d’avoir, nous étions humanité
La France des “toujours plus”, jamais rassasiés,
Ils sont bien plus que les assistés à euthanasier,
Aux valeurs La city, au socle HEC
Qui infestent les esprits et investissent la cité
Norme dominante attise l’envie comme une publicité,
Déshumanisant ce qu’on fertilise,
rendant les fruits des grands ignominies.
“trop bon, trop con” est leur dicton
Ils excellent justement dans l’art d’être con
En voici un, isolé, il m’apparaît comme un bel-ami
Il est bel-ami 2.0
Dont les défauts servent la réussite.
Il m’arrive en Audi, on le félicite
Il s’érige en modèle que le système plébiscite
Matérialiste ? Je ris de mépris
1 000 lieux séparent cette image de cette philosophique conduite.
Le regard vide, l’âme inhumaine, parce qu’il est gangrène
Il met demain sous-vide, leader et mécène, les esprits il engrène.
Le bel-ami d’antan est la belle salope d’aujourd’hui
Prenant tous les maux passants, aux mots,
et pour argent comptant.
Une fois les mots passés, voilà les actes lynchants
Où l’argent compté est un fait à l’intérêt content
Les billets empilés, est une fin fascisante
Gangrène de la cité aux douleurs lancinantes
Qui, malgré les méfaits, sont des horizons fascinants.
II
Arriviste échelonné, il n’avance que pour arriver
Au départ, il se pense bel-ami, il n’est que duelliste affamé
Il s’imprègne des vices, comme il prendrait une pièce de monnaie
Et l’argent corrompt au point de ne plus pouvoir affirmer : “je me connais.”
Tant qu’il y a de l’oseille dans la casquette,
On préfère se perdre et s’enterrer.
Être Winnie dans une pièce de Beckett,
Laisser les affaires atterrer.
“Oh les beaux jours”, pour lui
Ne sont que des tue-l’amour pour autrui.
L’on jette son dévolu sur le contenu du porte-monnaie,
Oublions les préceptes socratiques
Mon rêve tant voulu est d’être vagabond
Quand le reflet de l’époque me suggère le songe aristocratique.
Cet homme plonge, trapéziste habile, docile envers ses vils partenaires
Dont l’apparence est attrait, plongeant l’être en enfer
Devenu loup, il s’immisce alors dans la bergerie
Car sa bonhomie solitaire, surtout en temps de crise, est l’artifice ultime.
On ne lui voit plus les crocs et ses baveuses babines,
Seulement son poil soyeux et ses yeux d’une couleur sublime
Mais, sa bonhomie qui nous rend affable,
Dissimule en fait des songes et ambitions détestables.
III
Carriériste boulimique, en soliloque, des ordres il vocifère
“lui n’est qu’un obstacle rachitique”, il enchaîne les promos comme des grades militaires.
Il a hiérarchisé l’effort dans sa méritocratie
Comme l’oligarchie s’est emparée du pouvoir en démocratie.
Transformer le plomb en or sur le dos du monde
Est plus méritoire qu’écrire ce texte en rimes vagabondes,
Et viscérales, que j’offre gratis, en partage au monde.
Beauté vespérale, dont la contemplation n’attise plus grand monde.
La réussite n’en est pas moins factice mais son mérite est moribond
“Grimpe grimpe les échelons”, voilà ce qui nous inonde.
Ce n’est pas anoblir l’effort, plutôt assouvir les forts
Exacerber les peurs, entasser les morts
Balafrer les valeurs et engraisser les porcs.
Excusez ma haine diffamatoire. Me laisserais-je emporter à tort ?
Créancier, il me tient,
me tient par les tripes
Et envoie au casse-pipe, mes contemporains.
Créancier, il me prête,
me prête à rire quand je donne à penser
J’me dépense à la poésie et aux graffitis parisiens Miss.Tic.
Quand je pense qu’il alimente l’humaine boucherie pour du fric.
C’qu’on félicite est frustrant mais tentant
La réussite est la coke d’antan
La colle au narine, les poumons se déchirant
Le peuple patine, s’échine, cela est vite épuisant.
Un jour bel-ami me raconte ce qu’il avait dit, avec fierté :
“- Vous, allez nettoyer !
- Allez vous faire…
- Pardon ?!
- Vais vous faire un café
- Un macchiato, ce sera bon.”
Filons, filons, pour lui nous sommes des pions,
Partenaire, ou objet
Le pouvoir corrompt, c’est un fait.
Il fait primer l’utilité, il n’y voit aucune objection.
Alors,
s’enflamme la mèche de la bombe jalousie des gens biens
Dont l’infamie et l’état du monde en ont fait des vauriens.
Quand la jalousie du visé le façonne en gens de biens
Il donne un prix à tout, devient vicié, les valeurs ne sont rien.
Il a,
L’instinct prédateur à l’humanité sociopathe
L’appétit hannibal lecteur, au cœur myopathe.
L’intelligence du cœur mise au pas, il contracte une myopie scélérate.
Malade d’importance, son spleen, sur nous, s’abat : Contagion immédiate.
IV
Fable de malfrats, La Fontaine se noie dans l’embarras
Conte de fée, sponsorisé par BNP paribas.
Je compte les faits, la fée a été soudoyée par le Nasdaq
Morale de l’histoire : de quoi parlait-on ? Hum, bon débarras…
Et rebelote,
“Que brûle la France des assistés, virez-moi ces étrangers”
Hurle ce bel-ami, avec lequel j’ai des liens d’amitiés
Non pas que je le connaisse, mais il est à chaque coin de quartier
Il faut que je le confesse : aurais-je une part de responsabilité ?
07/05/2012
LiveAndThink
Saez – Les anarchitectures
Et quand j’entends des jeunes, donc mes semblables, tenir ce genre de discours, tout en prenant mes distances face au parti pris de l’auteur de la vidéo en la titrant violemment, cela me révolte au plus haut point : http://www.youtube.com/watch?v=QpIn-nFh_8Y&feature=share .
Ce qui me pose problème ce n’est pas que ce soit vrai ou faux, c’est que l’on légitime ce genre d’opinion et d’idéologie au profit du système, de cette réussite qui de mon point de vue n’est que poudre aux yeux.














