Entretien entre amis

« Les êtres singuliers et leurs actes asociaux sont le charme d’un monde pluriel qui les expulse. On s’angoisse de la vitesse acquise par le cyclone où respirent ces âmes tragiques et légères. Cela débute par des enfantillages; on n’y voit d’abord que des jeux. »

Jean Cocteau; Les enfants terribles

Mes yeux sont tombés,  délibérément, sur ses lignes, compte tenu de ma lecture du moment. C’était un après-midi, cheveux au vent, soleil sur ma peau où mon cerveau a envoyé ce message clair et concis, à mes yeux : STOP !. Mon être s’est figé, emmené par la réflexion. Wow, ces mots habillaient mes pensées et mon regard que je pouvais avoir envers la société… Je fus donc subjugué. Mais ce n’était pas tout…

Pierre Rosanvallon, historien ex-syndicaliste désormais professeur au collège de France, verra publier son nouvel essai la société des égaux. Promoteur, au début des années 70 de l’autogestion et acteur clé de ce qu’on appelait  la « deuxième gauche », L’auteur, dans son dernier essai, entend poser la question de la démocratie. Et, Pierre Rosanvallon part d’un constat paradoxal, que je trouve véridique: Si la démocratie comme régime semble triompher, notamment en s’implantant dans les États de plus en plus nombreux, la démocratie comme société s’affaiblit dramatiquement, en particulier dans les pays qui furent les premiers à la mettre en place. Car la démocratie, pour lui et après lecture de ses propos, pour moi également; ce ne résume pas à une constitution, ni même aux élections qui tendent à monopoliser l’activité citoyenne.
La démocratie est aussi, et surtout, un mode de vie ensemble, une manière particulière d’organiser un monde commun. Cette démocratie-société est l’héritage de grandes révolutions modernes, américaine et française.

Dans le cadre de son nouvel essai, Pierre Rosanvallon s’est entretenu avec Libération et offrait aux lecteurs un condensé de son idéologie et nous dressait un portrait de notre société moderne, que je partage plus que grandement. C’est pour cette raison que je tenais à faire partager des extraits de cet entretien avec Libération. À la lecture de ses dires, un rictus de fierté et de solidarité habillait mon visage. C’est agréable et libérateur qu’un individu (que l’on connaît ou pas) mette des mots sur nos maux et matérialise vos pensées. On ressent le partage et cette envie de bâtir une société digne de ce nom, la solitude glisse sur notre peau comme de l’huile sur de l’eau mais on se sent propre. Cela ravive ma flamme. D’où mon titre: « Entretien entre amis », je ne connais pas cet homme, je me fou de sa réputation, mais ce que j’ai pu lire m’a rendu plus humain, solidaire et dynamique. Trêve de flatterie et je vous laisse en tête à tête avec quelques unes des idées du bonhomme. Et vous pourrez consulter l’intégralité de l’article Libération en fin de post, sous forme de lien.

Sous forme de questions/réponses, l’article met en exergue les questions soulevées par l’interviewé, face à notre société mal en point. Dressant un portrait de notre société, Pierre Rosanvallon met le doigt sur les causes de l’inégalité et se propose de répondre, en partie, à la question « pourquoi ? » Dans un soucis de taille et d’intérêt je partagerai seulement des extraits qui se sont révélés pour moi, significatifs et intéressants. Donc, il faut avoir en tête, que les citations que je fournirai seront donc hors-contexte et évidemment tronquées, sans pour autant être dénaturées.

« […] Dans les années 70 toujours, Peter Drucker, le pape du management d’alors, conseillait aux grandes entreprises de ne pas dépasser des écarts de rémunérations allant de 1 à 20 – et cela correspondait d’ailleurs aux pratiques de l’époque. Aujourd’hui, on observe des écarts de 1 à 400 dans les entreprises du CAC40 ! Mais il ne s’agit pourtant là que de l’une des dimensions, arithmétique, de la crise de l’égalité. Il existe aussi une crise sociale de l’égalité, plus profonde encore. »
Voilà qui peut faire office d’introduction.

Le journaliste lui demande plus d’explications:
« Je veux parler de tous les mécanismes de décomposition du lien social. Cette crise se manifeste par l’ensemble des forme de sécession, de séparatisme, par le déclin de la confiance encore. C’est de nouveau le passé qui tend à gouverner le présent, comme le dénonçait Balzac. Nous nous retrouvons dans une société où ce n’est plus le travail qui fait le niveau de vie mais l’héritage. La crise de l’égalité est donc celle d’un modèle social.[…]
Il devient extrêmement urgent de changer de focale pour réaliser que ce sont bien les conditions de formation du lien social qui sont aujourd’hui en jeu, et que cela ne se réglera pas par de simples ajustements. »

Comment expliquer le délitement progressif de l’idée même d’égalité ?
« L’idée d’égalité fut le coeur des révolutions démocratiques modernes. Il s’agissait de créer une société d’égaux dans laquelle chacun est respecté, dans laquelle les individus sont considérés comme des semblables, dans laquelle chacun se voit donner les moyens d’être indépendant et autonome.[…]
La peur fut l’un des grands vecteurs des réformes du XIXème.[…] Aujourd’hui, les peurs collectives renvoient à l’insécurité, au terrorisme. Ce sont des peurs négatives qui ne produisent aucun lien social, mais au contraire un État autoritaire coupé de la société. »

Pierre Rosanvallon aborde les autres raisons de l’inégalité.
« Les épreuves partagées. La première Guerre mondiale a joué un rôle très important dans ce que les historiens ont appelé la nationalisation de classes ouvrières en Europe. Mais il y a d’autres facteurs proprement sociologiques et culturels. Notamment la montée en puissance de ce qu’on appelle de manière très générale le néolibéralisme. Il a justifié le démantèlement de l’État providence et la réduction des impôts. »
Et il ajoute une chose avec laquelle je scande avec ferveur mon accord:
« Il a deux visages: destruction d’un monde commun mais aussi reconnaissance d’un certain nombre de droits. Les individus ont fini par accepter tacitement les formes de destruction du monde commun, regardant surtout la contre-partie de l’accroissement de leur marge de liberté individuelle. Cela est lié à la mise en avant de la figure du consommateur.[…]
Le consommateur ne se définit pas dans un lien avec autrui, mais par le fait qu’il peut choisir entre trois opérateurs téléphoniques ! C’est un individu diminué, a-social.« 

Ensuite, l’auteur de La société des égaux, met l’index sur un paradoxe auquel je, et tant d’autres, sont confrontés au quotidien lors de discussions socialement intéressantes:
« Il y a presque une quasi-unanimité sociale pour considérer que les inégalités actuelles sont insupportables, mais en même temps les mécanismes qui produisent ces inégalités sont d’une certaine façon globalement acceptés. »

Puis il en vient à critiquer les multiples actions et réflexions émanant du monde politique et intellectuel qui portent justement sur les inégalités et la justice.
« Depuis vingt ans, toute réflexion sur les inégalités et la justice a porté sur la bonne distribution des richesses entre les individus. Mais il s’agit aussi d’organisation du monde commun. » Touché ! On pourra dire que l’argent fait le bonheur, ou pas, ou qu’il y participe, ce n’est pour moi que la partie émergée de l’iceberg. Et je me sens au première loge de cette détérioration du lien social qui devrait nous unir. Je le répète souvent, le partage se meurt, la culture devient corvée et inutile (en même temps elle l’est et c’est pour cela qu’elle a tant d’importance).

Puis, Pierre Rosanvallon,  développe le concept d’égalité en société:
« L’égalité ne se résume pas à une dimension arithmétique. Il y a trois dimensions fondamentales. C’est d’abord un rapport social, cela concerne les positions des individus les uns par rapport aux autres. Tocqueville parlait de société des semblables: tous les individus sont les mêmes. Cette idée est fondamentale, mais aujourd’hui l’individualisme de la similarité n’est pas suffisant car chacun ne veut pas simplement être quelconque. Au fond, si les hommes sont vraiment semblables, ils ne se distingueront plus.[…]
C’est pourquoi l’un des fondements d’une société des égaux, c’est la reconnaissance de la singularité, que chacun puisse être reconnu et protégé dans sa singularité. Mais il n’existe aujourd’hui que des formes dévoyées de cette singularité démocratique, exprimées sur un mode communautaire. […]
L’égalité doit permettre d’être considéré pour soi et non pas assigné à un groupe en étant qualifié de Noir, de banlieusards, d’homosexuel… »

Il nous expose ensuite, une deuxième dimension de l’égalité:
« C’est l’égalité en tant que principe d’interaction entre les individus. Toute la science sociale a oscillé entre deux visions: D’un côté, l’idée du choix rationnel, de l’homo eoconomicus, selon laquelle les individus sont gouvernés par leurs intérêts. De l’autre, des théories qui insistent sur la coopération, comme, par exemple Kropotkine, le fondateur de l’anarchisme (digression personnelle: avant de faire des « enh » je vous conseille, pour bien avoir conscience de ce qu’est réellement l’anarchisme, de lire l’essai de Daniel Guerin intitulé humblement L’anarchisme. Ce concept est à mille lieux de ce qu’on pense de nos jours, beaucoup de concept comme celui-ci, ont été grandement dénaturé). Kropotkine affirmait, que la coopération était au fondement du comportement humain.[…]
Je pense en fait que les individus ne sont ni simplement des calculateurs rationnels ni tout bonnement altruistes: ils sont réciproques. Parce que la réciprocité, c’est, comme l’égalité dans le suffrage universel, la règle qui peut mettre tout le monde d’accord. Or nous sommes aujourd’hui dans ses sociétés en panne de réciprocité. »

Et dernière dimension:
« L’idée que l’égalité est construction d’un monde commun. C’est ce que j’appelle le principe de communalité. Déjà Sieyès expliquait au moment de la Révolution française que multiplier les fêtes publiques et les espaces publics, c’était introduire de l’égalité.
L’égalité ce n’est pas simplement un rapport individuel mais un type de société. »

En guise de conclusion:
« Nous sommes à un moment où il nous faut impérativement réactualiser les révolutions démocratiques d’origine, qui ont été mises à mal par le développement du capitalisme, par les épreuves des grandes guerres mondiales, les affrontements idéologiques. Est-Ouest…[…] Nous sommes en train de renouer avec les pathologies les plus terribles du lien social. Les formes d’inégalités croissantes, mais aussi la xénophobie, le nationalisme renaissant.[…]
Faute de penser l’égalité comme lien social démocratique, elle se dégrade dans ses pires falsifications, confondues avec l’homogénéité et l’identité. »

« Et le but de la gauche doit bien être de changer la société. Et pas seulement, contrairement à ce que certains pourraient considérer comme un objectif suffisant, de nous débarrasser du régime actuel. »

Entretien fort intéressant, en espérant qu’il aura réussi à vous faire avoir une réelle réflexion sur notre société. En ce qui me concerne, cet article alimente ma réflexion, mais j’étais déjà convaincu des symptômes de notre maladie… Et je deviens à mon tour vecteur de cette égalité démocratique en partageant des informations que je qualifierais d’essentielles tandis que nos chaînes nationales ne font que rabâcher la hausse du budget de la fameuse rentrée scolaire. Les célèbres écrans de fumée jetés sur le citoyen qui a toujours mal au porte-monnaie… Pendant ce temps là le monde peut tranquillement tomber en ruine…

N.B
« Nous sommes dans des sociétés en panne de réciprocité »

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