Rentrer chez moi

L’humidité transgresse mon univers, voilée est l’atmosphère. L’horizon verdâtre de ces contrées encore inhabitées vire au sombre, jaunâtre. Il pleut des cordes sur mon retour. Ce temps singulier, mais pourtant terriblement commun par ici, vient amorcer une saison, la saison dans laquelle s’emmitouflent la mélancolie et l’apathie. Une saison qui dure plus que de raison.
Jour après jour, le paysage défile mais n’est jamais identique.
J’entre-ouvre ma vitre dans le but de me sentir vivre. Sur la route du retour, le vent fend mon visage, la pluie me pique, je me défends comme je peux. Au fond, en avais-je vraiment envie ? Je laissais la masse d’air, née de la vitesse de notre véhicule, me faire chevalier.
Mes yeux, par intermittence, me plongent dans le noir avec fermeté. Je fends l’instant. Les gouttes de pluies ne sont pas acides, juste froides. Elles sonnent la fin de l’été, un été en retard, comme d’habitude. Et comme d’habitude il ne s’est pas excusé de son absence de ponctualité, et par gêne, il est reparti aussi vite que tous les ans, les yeux fuyants.  Les gouttes frappent mon visage affaissé et terni par la fatigue, et violentent ma personnalité saisie de sa curieuse tranquillité, incompatible pourtant avec mon époque.
Mon confort m’attend sagement. Entre-ouvrir ma vitre n’a fait pourtant, que confirmer que je pouvais aller au delà de mes peurs singulières et bouleverser l’habitude, que l’on appelle trop souvent à tort « bonheur ». Avant cet instant, j’étais sec et confortablement installé. Était-ce cela la félicité ? Le bouleversement perpétuel. Éternelle renaissance; le chaos comme une rengaine créatrice. C’était raviver sa sensibilité de pouvoir voir l’horizon sans passer par cette surface translucide, perlée d’eau de pluie, homologuée Renault.
Je rentre chez moi. Je veux rentrer chez moi. Mais où était-ce chez moi ?
Tout ce que je sais, c’est que les nuages gris déferlent sur le fil de mon existence bétonnée, rendant le monde, mon monde, uni et terriblement angoissant. Silence brumeux à la croisée du gris. Un premier gris tout tracé, déposé par l’Homme, cet architecte et colonisateur, sur le monde comme une seconde peau, rectiligne et orné de pointillé blanc. Allégorie de l’existence ? Et un gris, parsemé de nuance d’autres gris, convexe, que l’on contemple négativement, soucieux, de haut en bas, jusqu’au point P, ce point d’horizon où convergent ces deux univers infinis pourtant bornés.
Ce panorama me rend claustro, il me vieillit doublement jusqu’à me sentir quadra, arborant une crinière poivre et sel. Cette image me fait frissonner.
Ce panorama m’oppresse. Aucune échappatoire. L’angoisse s’empare de mon être comme un virus. Elle sert d’abord mon cœur avec sa main pourtant délicate. Cette douceur machiavélique a pour effet d’accélérer mon pouls et ma respiration par la même occasion. J’ai le souffle court, mes yeux sautillent comme un signal d’alarme qui indique à mon corps qu’il lui est impératif de trouver une sortie de secours. Mon regard vire instantanément à 360 degrés, comme pour chercher des réponses afin de rassurer mon âme terrorisée.
Derrière, à travers ma cage transparente où ruissellent quelques survivantes, rapidement effacées de mon champ de vision par un meurtrier motorisé, à coup de va-et-vient, un véhicule gris foncé nous suit à la trace.
Était-il aussi perdu que nous ? enfin que moi. Apparemment non, vu son absence de gestuelle et de vivacité qui habillaient son corps. Le visage du capitaine de ce bateau à roues de caoutchouc, était inexpressif. Je m’attardais sur son regard. Il était fixé droit devant et ne divaguait aucunement. Mais il était vide. Vision effroyable. C’était ce même regard inactif mais qui, pourtant, fixait bel et bien quelque chose… en spectateur, dans un moment de flottement affable où la curiosité était la bienvenue, on se triturait les méninges pour répondre à la question « mais quoi ? ». Les abîmes de l’âme du détenteur de ce regard peut-être ?
Ce véhicule ne me rassurait guère, il fallait être honnête.


Frappé par la passivité à mon tour, comme pour m’accorder une pause salutaire, je feignais d’essuyer les gouttes de pluie sur ma vitre que j’avais remontée depuis quelques minutes. Comme si, dans le but de s’échapper de sa vie, il fallait retomber en enfance. Jouer avec les objets qui nous entourent, user et abuser de ces sens pour découvrir le monde, ça ne tenait à pas grand chose. Et pourtant, quelle tâche titanesque !
Un spasme traversa l’intégralité de mon corps. Pour qu’il me réveille l’attention, ce spasme devait atteindre le haut de celui-ci, presser les nerfs de ma nuque et envoyer un courant d’air à un endroit précis : entre mon lobe occipital et mon crâne. Mission accomplie.
Je secouai ma tête subrepticement, sans réfléchir comme pour me débarrasser d’une gêne. Je secouai ma tête ou ma tête me secoua ? Dans un moment comme celui là, qui était « je » ? Cette question me hante et me hantera toute ma vie.
Mon pouce et mon index en angle droit, vinrent se poser respectivement sur mon menton et l’extrémité de ma joue, je réfléchissais.
L’averse qui s’abattait sur la ferraille faisait étrangement ralentir notre véhicule. Notre conducteur était prudent.
Plus la pluie nous assommait, plus notre temps s’allongeait. Ce moment me permettait de réfléchir davantage. Dorénavant, ces moments solitaires où l’on pouvait se plonger dans ses pensées, se renvoyer à l’intérieur de nous, étaient rares.
Je comptais bien en profiter; ainsi faire jaillir les voluptés comme de la lave et exalter les passions comme ce « Burning man » du Nevada.

    Je continuais mon tour d’horizon pour remédier à l’accélération de mon pouls, due à cette claustrophobie malhonnête.
À ma droite, mon compagnon de route dormait à point fermé, pourtant fermement détendu. Tellement détendu qu’il s’était affalé sur toute la longueur de son compartiment, masquant ainsi mon champ de vision.
Je le fixais avec attention et observais cette insouciance. Il avait l’air tellement serein. Comment pouvait-il être aussi serein ? Avait-il regardé attentivement autour de lui ? Osait-il vraiment regarder le monde dans lequel chacun s’échinait à vivre ? Des remords m’envahissent à l’idée de douter de lui. Et pourtant, je repense aux pages 90 et 91 des Carnets du sous-sol de Dostoïevski pleines d’orgueil et de désespoir lucides, une rage sourde me fait serrer les dents, ce geste se répercute sur mes tempes, dorénavant en mouvement. Les remords resurgissent, l’orgueil et l’humilité s’affrontent.
Me faisais-je trop de mouron, du mouron pour rien ? Mon orgueil me disait que non…
Je jetais, à présent, un œil devant moi, je ne pouvais voir qu’un côté de mes deux camarades peuplant l’avant du véhicule. Je voyais les versants contraires de chacun de mes co-passagers, comme si l’un et l’autre, au fond, n’était qu’une seule et même personne. Ce trompe-l’oeil m’esquisse un rictus jusqu’à insuffler en moi un léger apaisement. Comme une perche de tendue, mon esprit comprend que ce moment particulier est un pas de plus à franchir. Mon regard décide alors en cet instant d’entamer une activité qui consiste à imaginer, créer un monde de ses pensées. Il s’arrête ainsi sur certains détails qui défilent devant lui et se met à se raconter des histoires. Des histoires d’ordre divers qui font passer mon corps par tout un panel d’émotions, qui ont pour effet de réveiller certaines choses en moi, certaines choses latentes mais non moins importantes.
Au delà de mes deux camarades qui ne faisaient qu’un, un nuancier de gris voilait mon champ de vision. Il y avait une vapeur filiforme et fantomatique parasitée par des aiguilles d’un gris métallique, fendant le sol à l’horizontal. J’assistais à une symphonie dont les musiciens étaient les éléments de la nature en furie, guidés par le rythme de deux métronomes en parfaite cadence, gracieusement adossés au pare-brise. On ne voyait pas à 15 mètres.

Je comprenais mieux pourquoi nous roulions si lentement. Tout est une question de point de vue. Se poser des questions renvoie à l’intérieur de soi, en chercher les réponses amène aux autres. Ces autres nous obligent à changer de point de vue… Et, ainsi se dévoile le monde dans un mystère sauvagement appétissant. Ces autres sont les étalages où miroitent les âmes de chacun et chacune, et dans lesquels on aperçoit son propre reflet, dans lesquels notre propre âme peut monter sur scène pour se mettre à nue. Était-elle toujours propre cette âme ? Souvent la surprise nous fait l’effet d’un poing dans la figure et d’un point final et brutal sur la perception que l’on avait de nous-même avant cela.
Jongler entre ces points de vue c’était faire une expérience étrange où convergent l’altruisme et l’égoïsme, la question et l’incompréhension, la compréhension et la compassion, le ludique et la contemplation. Une expérience dont je sortis éminemment grandi. Au final, rien n’est manichéen, je scanderai même au diable le manichéisme; il n’y a pas qu’une réponse à une question posée. Ce n’est pas parce que je ne voyais rien devant moi que je n’ai pas enrichi ma réflexion sur le questionnement responsable de mon tour d’horizon. La vue, est un phénomène relatif, un terme langagier qui a trait à la polysémie, autant dans le concret des sens que dans l’abstrait et la beauté de l’image, qui ne sont pourtant pas dénués de réalité. Faut-il ne plus voir pour mieux voir ? C’est la conscience qui relie ce continuum ; le courage, l’astre qui éblouit, qui illumine.
Cette réflexion m’avait même amené à d’autres questions, bien plus complexes, à d’autres horizons bien plus complets et sinueux. En fait, j’étais simplement réceptif à ce qu’on me donnait, à ce que la vie me tendait malgré elle, à ce que le monde m’offrait, malgré lui, malgré moi. J’étais. Je suis.

À présent, il me restait plus que mon côté gauche à décortiquer. Était-ce réellement nécessaire ? Mon voyage arrivait à son terme, certes, mais surtout je me rendis compte que je n’avais pas besoin de décrire les derniers 90 degrés de mon cercle d’horizon. Je n’avais pas besoin de trouver une réponse précise à ma claustrophobie atypique, dont ses symptômes étaient causés par cet amas de gris qui se renfermait sur moi.
J’avais eu peur, j’avais regardé donc j’avais compris et enfin m’étais enrichi. J’étais un boxer, réflexif, ce combat m’avait épuisé. Ce n’était pas cet épuisement désagréable que l’on ressent après une dose d’effort forcé, effectué à contre cœur, dont la sueur s’échappant des pores de la peau se trouve être trop amère pour sentir l’effet de purge des endorphines sur l’esprit.
Cet effort fut libérateur ; aventureux et salutaire, quasiment salvateur et créateur. Dans mon crâne, des chaussures à crampons d’idées diverses et variées trottinaient à pas assurés.
Le paysage changea subitement. Comme un vêtement blanc qui aurait été souillé par un tissu de couleur vive, mis, par erreur, dans une machine à laver. Une erreur due à un empressement soudain. Ce premier vêtement en ressortait tâchait de manière sporadique.
Le ciel laisse apercevoir, à présent, quelques tâches de sa couleur naturelle qui, évidemment, et cela pour tous, redonne cette lueur d’espoir et ce sourire badigeonné de mièvrerie. Un faisceau de lumière s’abattait sur la terre, nous laissant bouche bée.
Immortalisez cet instant avec votre appareil photo dernier cri et vous avez une scène solennelle et mythologique. Ce n’était pourtant qu’une simple éclaircie. La simplicité, c’est la richesse du pauvre et la subversion offensante du riche. Chaque jour est une lutte pour choisir son camp.
Cette lueur s’acharne et s’accroche à moi, chez moi. Je rentre chez moi, des questions plein la tête, des émotions plein le bide, des sensations sur l’épiderme, la fébrilité dans les os.
En mettant un pied dehors, je pris une grande inspiration et un dernier spasme revêtit mon corps. Mes orteils au sol, à travers ma chaussure, j’avais l’impression de ne faire qu’un avec moi-même et ce qui m’entourait : la brise taquine, les graviers singuliers de mon allée, les maisons pavillonnaires uniformes, mes amis si chers, mes livres. Comme si ce dernier spasme, je l’avais provoqué, avec toute la puissance de ma volonté, au contact du monde. Je me tenais sur l’asphalte et fusionnais avec les éléments qui envoûtaient mes cinq sens.
Je n’avais qu’une envie, non de trouver les réponses à mes questions, simplement m’empresser de me mettre à leur recherche. Je rentre chez moi, les pieds aux portes du monde et de la connaissance, imbibé d’innocence – mais ne suis-je pas sali également ?- je porte un regard curieux sur le trousseau de clefs qui vient d’apparaître au creux de ma main droite… et j’affiche un sourire singulier et mystérieux. Loin du sourire jaune, il est plutôt de l’ordre du « vers ».
Le courage. N’est-ce pas cela, le courage ? Saisir ardemment un mystérieux trousseau de clefs menant à un chez soi qui nous sera à jamais méconnu, à toujours découvrir et redécouvrir. Singulière, la  forme du trou de sa serrure est un « ? ».

« Moi je cogite, j’vois que l’amour est plus fort.
J’ai compris, j’ai appris, j’en ai tiré profit,
Maintenant j’suis plus fort.
Le vivant c’est celui qui vit pas celui qui s’endort,
Celui qui remet jamais en cause et qu’est triste et qu’attend et qui s’lasse et qui se ment de temps en temps.
Est-ce trop demander que de voir l’existence autrement ? »

Outlines featuring Abd Al Malik – Too much to ask

LiveAndThink

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