Adresse à l’ami

« Tu ne saurais assez te parer pour ton ami ; car tu dois être pour lui la flèche du désir élancé vers le Surhumain.[…]
Es-tu pour ton ami air pur et solitude, et pain et remède salutaire ? Plus d’un qui n’a pu libérer ses propres chaînes a su pourtant en libérer son ami.[…]
La camaraderie existe: puisse naître l’amitié. »

Ainsi parlait Zarathoustra – Friedrich Nietzsche

« Avoir conscience de ce qu’est le réel et consentir à ce réel. C’est une occasion pour conjurer la mélancolie, les passions tristes, nous dirait Spinoza. L’amitié fait partie des remèdes aux passions tristes. Spinoza nous invite à l’amitié à l’endroit du monde. »

Michel Onfray

Je me félicite pour ma transition, puisque je voudrais partager un texte, un poème pour être précis, que j’ai eu la  chance de lire dans l’ouvrage du philosophe Michel Onfray « Manifeste hédoniste ». L’amitié est un mystère dévoilé, merveilleux. Dévoilé, car on le vit, si on a cette chance d’avoir une amitié forte. Et mystère, car en parler me puiserait toute mon énergie. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est préférable de citer, s’approprier et de partager des mots reflétant notre absence de mots, plutôt que de faire face à la peur des maux une fois nos propres mots encrés, sur un support quel qu’il soit.
Là encore, je ne fais pas preuve d’arrogance en prétendant bénéficier d’une relation amicale hors du commun (même si elle l’est), mais lorsque je regarde autour de moi, j’ai la vague impression que les lieux que nous avons l’habitude de fréquenter, pour s’évader, sont bondés de monde mais quelque peu vide d’humanité (l’abondance et sa proximité nous gaverait-elle comme des oies ?). Dans ces lieux où de simples connaissances se serrent la main, trinquent et restent là où il est facile d’aller avec l’être humain: en surface, on ne fait que se frôler. Mais l’amitié ? Ces coulisses d’un théâtre où l’on peut enfin enlever son masque de comédien ?
Le poème dont je parle, ne répond pas à cette question. En revanche, en lisant, j’ai saisi l’essence de l’amitié. Au delà des simples lettres qui, agencées d’une certaine façon, donnent des mots, puis des phrases, j’ai lu les lettres de noblesse de ce concept. J’ai scandé en silence, par des hochements de tête et mes pupilles dilatées, mon accord en m’imprégnant de ses métaphores. Ma vision et celle de l’auteur ne faisaient qu’un, il a assurément aiguisé mon point de vue et creusé mes sentiments.  À la lecture, ce texte, m’a esquissé tantôt un sourire, traduisant la mélancolie de la dernière fois où j’avais vu mon amie, tantôt une larme, timide et envieuse d’atteindre ma bouche afin de rejoindre le sourire, et donc, de mêler les sentiments. Une larme et un sourire, serait-ce mon aphorisme pour caractériser l’amitié ? Pour d’autres, l’amitié s’apparente à  de simples verres qui s’entrechoquent. Pour d’autres, de simples personnes que l’on voit machinalement en fin de semaine… Pour d’autres, l’amitié est un jardin.

« De tous les biens que la sagesse procure à l’homme pour le rendre heureux, il n’en est point de plus grand que l’amitié. C’est en elle que l’homme, borné comme il l’est par sa nature, trouve la sûreté et son appui. »

Épicure – Lettres et Maximes

Adresse à l’ami.

Mon ami est un jardin

Y poussent de libres pensées qui n’ont pas la prétention de conquérir le monde.
Y fleurissent des rires qui réveillent les mots vieillis prématurément.

Un ami vous donne des mots qui, alignés, vous offrent une volonté.

Moi,
je suis noir de mots.
Ils sont les pigments de ma peau.

J’ai passé beaucoup de temps à retrouver mes mots.
J’ai fouillé de nombreuses bouches.
J’ai creusé d’innombrables livres.
J’ai déterré toute mon existence.
En vain…

Mes mots sont une folie en lutte avec l’infini.
Ils ne me sortent de terre que pour me remettre en terre.
Et dans le court temps de ma vie,
leurs souffles m’unissent à cette mort que mon corps ne veut toucher.

Sauver ma peau,
C’est laisser d’autres mots laver ma peau.

Pour cela,
Il me fallait un ami.
Je l’ai trouvé à Chambois.

A mon origine,
Subsiste une forêt primaire où mes rêves se gorgent de l’humeur humide des arbres.
Cette forêt existe et n’existe pas.
Son peuplement s’est fait en dehors de moi.

Par strates de vies croisées, mêlées et aimées.
En moi,
Il est l’habitat des lianes entrelacées de mille raisons.
Dont je ne puis déchiffrer tout les motifs.

Botaniste dormant,
J’aime me perdre dans ce territoire et faire sève d’inconnus.
J’y croise parfois des êtres étrangers
Qui ont même forme et même visage que moi.
Mais qui sont autres.
Si autres que mon instinct se rebelle à les regarder dans les yeux.
Mais l’envie est si forte de m’enfoncer encore plus loin.
Que je tiens mes yeux à la volonté de mon désir,
Suivant celui-là qui me ressemble trop.

Bien sûr,
je rêve…
Et ce recours aux forêts
Me libère des monstres d’un monde qui rançonne les rêves.
Et brûle ses forêts.

Dans ce monde,
Je me sais dérisoire mais plein d’espoir.
Car je suis armé
Du « fini mais sans bords » que m’a offert mon ami.
C’est une devise dans la nuit.
C’est une perspective qui libère la géométrie de mon corps.
Je suis part de cette vie croupie qui jouit d’être en vie.
Ainsi à la place d’un autre,
Je me vois,
Point sans figure,
Centre sans milieu,
Sans place et donc à toutes les places,
Heureux de vivre,
Aujourd’hui dans le vent,
Demain autrement dans la terre,
Réconcilié de me savoir fini mais sans bords interdits.
Et cela me suffit pour marcher.

Fol d’esprit,
Je dessine dans les cavernes de mon chaos
Les fresques qui excitent mon cerveau.
J’aime ce désordre fait de couleurs, de traits, de récits
Trouvés dans les pots abandonnés d’autres fols esprits.
Mon dessein
Est un chaos fait de mille chaos
Qui maculent les parois de mon âme,
La rendant invisible à tous ceux
Qui voudraient guérir ce qui justement me tient en vie.

Je récite souvent à haute voix les particules d’un cosmos
QUi autrement sont illisibles.
Cet exercice fait de ma peur une étoile comme une autre.
Je puis voir de mon point l’étendue d’un langage
Où l’homme brille au reflet d’un vide plus brillant que lui.
pas d’autres mondes
Que ce monde plein de mondes.
Et dans la nuit illuminée,
L’apparition et la disparition de tant de vie,
Dont les mots me seront toujours étrangers,
Mais qui me sculpteront et me façonneront,
A l’axe d’une vie
Qui saura voir son étoile et lui parler.

Je regarde mon ami
Son déplacement est une initiation au mouvement.
Un dépassement du geste appris et répété.
La réunion de trop d’instants séparés ou oubliés.

Que puis-je ?
Je peux me penser pour disparaître
Et disparaître pour créer.

Je peux m’amuser,
Jouir,
Et jouir encore du bonheur de la vie.
Je peux paresser d’amour,
En comptant les hoquets du soleil et les effeuillages de la lune.

Je peux surtout,
Bercé dans l’arithmétique de ces plis voluptueux,
Repenser l’art
« D’un nouveau monde amoureux »
Qui sera le théatre renouvelé de mon humanité.
Une audace de légèreté
Où le corps augmenté se pensera dans un esprit augmenté.

Jean Lambert-wild

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s