Le bilan de l’intelligence

« Le présent nous apparaît un état sans précédent et sans exemple. Nous ne regardons plus le passé comme un fils regarde son père, duquel il peut apprendre quelque chose mais comme un homme fait, regarde un enfant »

Le bilan de l’intelligence est le texte d’une conférence prononcée par Paul Valéry le 16 Janvier 1935. Paul Valéry, poète, écrivain et philosophe nous offre ce minuscule  ouvrage (quantitativement) faisant le tour d’horizon d’une époque qualifiée de décadente. Minuscule, en effet, puisqu’il ne fait qu’une soixantaine de pages et le livre a la taille d’un Iphone.
Texte très pertinent, même si très court, il pose un grand nombre de questions pour le futur mais surtout offre un tour d’horizon concis mais finement décrit de notre XXème siècle. Comment en parler sans faire de la paraphrase ? L’ouvrage est tellement court et tellement pertinent que mes propres mots pour le décrire ne seront que du surplus inutile. Alors au lieu de paraphraser je vais plutôt opter pour la citation, plus honnête.

« Je vous disais en substance qu’un désordre dont on ne peut imaginer le terme s’observe à présent dans tous les domaines. Nous  le trouvons autour de nous comme en nous-mêmes, dans nos journées, dans notre allure, dans les journaux, dans nos plaisirs, et jusque dans notre savoir »
C’est comme cela que commence l’ouvrage. Sauf qu’au fil de ce dernier, Paul Valéry se contredira, sans entraver le sens global du contenu de son texte, mais il parle de désordre alors qu’il critiquera plutôt notre manie contemporaine de tout contrôler et défendra justement l’aspect chaotique qui tend à disparaître.

« Beaucoup d’individus dont l’esprit ne se nourrit plus, en quelque sorte, que de variations brusques et d’excitation toujours renouvelés. […]
Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images de leurs idéaux, leurs Idées, au sens de Platon. Cet état que j’appelais chaotique. »

Le voilà le « Chaos ». On est en 1935 je le rappelle, de mon côté j’écris en 2011, Paul Valéry décrit des individus que moi j’aime appeler les individus « seize the day » qui se nourrissent de la même chose pensant qu’ils profitent, par cette façon-là, de la vie. Alors qu’au fond ils sont recroquevillés dans leur soit-disant sensationnel et peuvent se moquer du reste. Le carpe diem du XX et XXIème siècle est tout l’inverse du Carpe Diem de jadis. Au fond, rien n’est chaos, on déteste le vide, le temps libre, tout est rangé bien à sa place. Ne serait-ce que dans mon entourage (au sens large, je ne vise personne en particulier), c’est une situation à laquelle je dois faire face. Je passe la plupart de mon temps à lire, découvrir des artistes dans n’importe quel domaine, à écrire et à sans cesse aller voir par-ci, par-là, ailleurs en somme. Et lorsque je décris mon style de vie, les avis extérieurs sont unanimes: « en fait tu fous jamais rien de tes journées »…. De mon point de vue, j’ai l’impression que profiter de la vie pour une grande majorité c’est sortir tous les week-ends, vivre sous alcool pour prouver qu’on se fout des conséquences, ne jamais discuter, se contre-dire, écouter et voir les mêmes choses, les mêmes personnes, et travailler cinq jours sur sept jusqu’à 60 ans, en somme faire toujours la même chose.

« Nous avons, en effet, en quelques dizaines d’années, bouleversé et créé tant de choses aux dépens du passé; en le réfutant, désorganisant, en réorganisant les Idées, les méthodes, les institutions qu’il nous avait léguées. »
Ces propos en 2011 seront qualifiées de propos « réac » et vieillot. Mais à première vue, ces propos ne sont pas négatifs. En effet notre siècle est marqué par l’émergence de nouvelles questions scientifiques et philosophiques auxquelles personnes n’avaient été confrontés jusqu’à présent. Nous sommes confrontés à des problèmes nouveaux et inattendus, nous voyons l’apparition de nouvelles disciplines etc… C’est ce que Paul valéry aborde quelques pages plus loin. Il fait la remarque suivante « Songez à tout ce qu’il faudrait savoir pour expliquer à Descartes ou à Napoléon ressuscités, notre système d’existence actuel… »
Ce que j’ai compris dans les propos de Paul Valéry c’est la discontinuité entre les époques que nous avons instaurée qui est critiquable. Et c’est une remarque que j’ai également pu constater. Je prends cela comme une énorme arrogance de notre part de ne plus se soucier des penseurs et grandes idées de jadis, sous prétexte qu’il faut vivre avec son temps. On ne peut vivre avec son temps que lorsqu’on l’a compris. Et on ne comprend que son propre temps en ayant conscience du passé qu’il l’a créé, en partie.
« Tout homme appartient à deux ères »

« De la, cette impression générale d’impuissance et d’incohérence qui domine nos esprits […] Nous sommes chaque jour à la merci  d’une invention, d’un accident, matériel ou intellectuel […] La question même de l’intelligence humaine se pose; la question de l’intelligence, de ses bornes, de sa préservation, de son avenir probable, se pose. »

« Les difficultés dont je vous entretiens ne sont que les conséquences évidentes du développement intellectuel intense qui a transformé le monde. C’est le capitalisme des idées et des connaissances et le travaillisme des esprits qui sont à l’origine de cette crise. »

« On peut dire que tout ce que nous savons, c’est à dire tout ce que nous pouvons, a fini par s’opposer à ce que nous sommes.[…] En d’autres termes, l’esprit peut-il nous tirer de l’état où il nous a mis ? »

Ensuite il touche un point que je pense essentiel dans ce panorama inquiétant de notre époque contemporaine :
« Commençons par l’examen de cette faculté qui est fondamentale et qu’on oppose à tort à l’intelligence, dont elle est, au contraire, la véritable puissance motrice; je veux parler de la sensibilité » .
Point de départ de notre décadence, il faut l’avouer, l’affaiblissement de notre sensibilité. La sensibilité révèle et réveille l’intelligence. Pourtant on passe notre temps à opposer intelligence et sensibilité. Force est de constater que plus rien ne nous touche, nous émeut, nous avons tout vu, tout ressenti, les gens aiment et changent de partenaires autant de fois qu’il pleut en Normandie. Les individus passent leur temps à s’anesthésier pour de bonnes ou mauvaises raisons. Nous n’avons même plus la force émotionnelle de s’indigner. Nos relations s’entretiennent qu’en surface. Je n’ai pas l’arrogance de dire détenir la vérité, mon constat est peut-être totalement erroné. Pourtant c’est ce que me souffle mon cœur quand je fais un tour d’horizon de mon entourage, des rencontres fortuites ou pas, que je peux faire. Est-ce pour autant une généralité ? Mais, nos cœurs sont malades, je pense que cela est un fait.
L’homme moderne ne se contente plus de cette simplicité, trop lente à son goût, pourtant mes oreilles sont assénées du fameux slogan Disneyïque « Il en faut peu pour être heureux », faut croire que non. Dans ce cas « L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Abus de diversité; abus de résonance, abus de facilités; abus de merveilles; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l’artifice desquels d’immenses effets sont mis sous le doigt d’un enfant… Il s’accommode à son poison, il l’exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante »
Même la notion de temps n’est plus la même comme l’explique ensuite l’auteur. Et il ajoute : « On constate la disparition du temps libre », ce que je disais plus haut. Profiter de son temps libre c’est « se faire chier » pour les autres et en avoir est un blasphème pour une époque où le travail est le nouveau dogme, le nouveau culte, dont le chômage découle, qui lui, est le nouveau diable.

« Mais je dis que le loisir intérieur, qui est toute autre chose que le loisir chronométrique, se perd. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix… Une sorte de repos dans l’absence, une vacante bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre. » De nos jours, d’une part, nous ne pouvons être tout seul il paraît que c’est triste. D’ailleurs un ami ne cesse de pointer verbalement les individus seuls dans les lieux publics (restaurant, fast-food, bars) et fait toujours cette même remarque : « il est tout seul lui, il me fait de la peine, c’est triste ». Par procédé psychanalytique de comptoir, cet ami aurait-il lui-même peur de se retrouver seul, souffre-t-il au fond de lui, de cette solitude ? J’aurais envie d’ajouter que les gens constamment entourés, sont les gens les plus tristes et les plus seuls.
Nous ne savons rien faire sans être entouré, on a peur de la solitude pourquoi ? Nous ne savons plus penser par nous-mêmes ? On ne s’accorde même plus ce repos intérieur salutaire. Évidemment je n’en fais pas une généralité, puisque j’estime être le contre-exemple de cette décadence. J’aime la solitude, mes pensées se battent, se font l’amour, convergent à chaque moment de solitude et j’adore ça et je reste persuadé que c’est le cas de beaucoup de gens.
Cette façon de vivre et de voir les choses est devenue une maladie contemporaine dont les symptômes sont la peur de la solitude, la croissance des TOCS, le stress, l’anxiété, la dépendance à presque tout (drogue, alcool, technologie, vie de couple)… Un ensemble qui affaiblit fortement notre sensibilité et donc notre intelligence.

« Tout l’avenir de l’intelligence dépend de l’éducation, ou plutôt des enseignements de tout genre que reçoivent les esprits ». Quand on voit que c’est presque la honte de lire des livres et pour certains aller voir des films en version originale est un comportement d’extra-terrestre et qu’écouter du jazz et d’aimer les films d’auteurs et les expositions c’est être un bobo, l’avenir de l’intelligence est en péril.
« L’école n’est pas seule à instruire les jeunes. Le milieu et l’époque ont sur eux autant et plus d’influence que les éducateurs ». Je comprends mieux. Et donc il faut voir ce que propose le milieu et l’époque en terme d’enseignements culturels. Mais, j’ai d’ailleurs mené récemment un débat sur le sujet, le milieu et l’époque excuseraient-ils tout concernant le comportement des jeunes et des autres également ? Je m’efforçais de dire que le milieu et l’époque avaient une influence non-négligeable mais mon interlocuteur soutenait que c’était un choix de leur part de se complaire dans la médiocrité et la bêtise. Certains choisiraient-ils d’être ignorants ? Qu’en pensez-vous ? vous qui avez eu le  courage et la curiosité de lire jusqu’ici. Regarder le soleil s’abattre sur le monde est une vérité étincelante et libératrice mais qui hurle et qui brûle. L’éternelle allégorie de la caverne.

« Dans trois ou quatre pays, la jeunesse tout entière est, depuis quelques années, soumise à un traitement éducatif de caractère essentiellement politique.[…] Ces programmes et ces disciplines sont ordonnées à la formation uniforme des jeunes esprits. »
Je le rappelle une dernière fois, ce texte date de 1935, voyez-vous son aspect visionnaire.
« Les moindres détails de la vie scolaire, les manières inculquées, les jeux, les lectures offertes aux jeunes gens, tout doit concourir à en faire des hommes adaptés à une structure sociale et à des desseins nationaux. La liberté de l’esprit est résolument subordonnée à la  doctrine d’état. L’État se fait ses hommes »

On ne demande plus qu’est ce que le jeune veut faire mais ce qu’il faut qu’il veuille, c’est tout à fait différent. Et je n’y vois aucun fatalisme ici, juste du « laisser-faire » malgré les quelques milliers de brebis récalcitrantes qui luttent.
« Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études »
. On en est là, l’élévation quelle qu’elle soit, se meurt par soucis d’utilité. L’esclavage moderne ? L’homme produit.

« Qu’en résultera-t-il pour la valeur de la culture ? Que deviendront l’indépendance des esprits, celles des recherches, et surtout celle des sentiments ? Que deviendra la liberté de l’intelligence ? »
Des questions plus que pertinentes et bien plus importantes que de savoir combien je vais avoir sur mon compte à la fin de mois grâce à mon nouveau job. Apparemment elles ne le sont que pour moi ? J’observe les gens que je côtoie, les gens que je rencontre, je discute avec des adultes devenus désabusés et ils me donnent l’impression que cela n’alarme personne. Pourquoi ? Je ne trouve aucune réponse, l’esprit ne fait définitivement plus rêver, la liberté non plus. Serait-on devenus aussi superficiels pour se complaire simplement dans notre travail, notre petite famille, notre petite vie, nos petites sorties du week-end, nos petits achats de la semaine ? Notre grand égoïsme ? Que deviendra la descendance ? Retour aux primates ? Ceci n’est pas un simple post, une simple chronique littéraire, c’est un réel appel au secours … De vraies questions que je vous pose « Pourquoi ? », et « Que faire ? ».
Si on veut vivre ensemble, il faudra agir ensemble. Ce n’est actuellement pas du tout le cas.

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