L’école – La petite entreprise, ne connaît pas la crise

La nouvelle école capitaliste

« Quand j’entends dire que l’on doit embaucher 60 000 enseignants de plus, mais où est-ce qu’on va trouver l’argent ? », pouvait-on entendre tout juste hier soir, dans la bouche de notre président de la république. Les temps sont durs, l’enseignement n’est plus (ne sera plus ?) une priorité.
« J’entends dire », oui beaucoup ont dû dire qu’il fallait embaucher des enseignants, après la croissance phénoménale des suppressions de postes dans l’enseignement depuis ces dernières années. Des suppressions de postes, oui, mais les mutations du système scolaire sont bien plus complexes et vicieuses qu’un simple manque de ressources matérielles et humaines. Et, il faut également avouer que depuis ces dernières années, oui, l’investissement dans l’éducation a été colossal. Mais cet investissement a-t-il été judicieux ? D’après moi, il n’a servi que les nouvelles attentes économiques et sociales que l’on a attribué au système scolaire, celles du capitalisme libéral.

Le sociologue, Christian Laval, qui publie son dernier ouvrage La nouvelle école capitaliste, s’est entretenu avec Véronique Soulé, pour Libération. Dans cet entretien, l’auteur sociologue déplore ces dites mutations et dénonce le déclin de la pédagogie et un surcroît d’inégalité.
Pour commencer je voudrais mettre à mal mes propres idées reçues (et oui, il faut parfois voire souvent aller à la rencontre de la contradiction et à l’encontre de ses propres opinions). À ce jour, l’effectif d’étudiants dans le supérieur n’a jamais été aussi élevé. En 2009/2010, le nombre d’étudiants inscrits, tout cursus confondu, a augmenté de 3,7 % par rapport à l’année 2008/2009, soit plus de 2 millions de petites têtes blondes désireux de remplir leur trieur de feuilles noires de mots et de concepts. Fait que l’on peut éventuellement attribuer à la mauvaise santé du marché du travail et au chômage croissant qui incitent les jeunes et mêmes les licenciés, ou les gens qui ont peur d’être licencié, à ne pas quitter ou à se raccrocher au système scolaire sécurisant. Ceci n’est que mon hypothèse, qui me semble non-négligeable, par ailleurs.
Donc, les fac de lettres et sciences humaines grouillent  de quelques passionnés du monde, et d’étudiants pauvres, un peu paumés qui se retrouvent et/ou choisissent ce type d’établissement par défaut car plus facile d’accès, socialement et économiquement (ce n’est pas sans rappeler les propos de Pierre Bourdieu dans son ouvrage best-seller et best tout court Les héritiers). Les universités qui forment aux disciplines médicales ou sociales sont investies par plus d’étudiants, comme quoi la considération pour le bien-être de son semblable ne tombe pas en désuétude. Et, les écoles de commerces, Prépa etc voient leur nombre d’étudiants s’accroître. Riches ou très motivés, ces derniers aspirent à la réussite, cet « occident dream » et transpirent d’ambitions économiques. Évidemment, je caricature grandement.
Je voudrais bien avoir connaissance de la majorité des raisons qui sont la cause de cet croissance d’étudiants, car je reste étonné de ce désamour global envers l’intellect et la culture en société alors que, pourtant, la proportion d’étudiants est en hausse. Pourquoi se décide-t-on à étudier davantage ? Cela me tourmente.
Christian Laval fournit une partie de la réponse et cela ne m’étonne guère.

Le système est, de mon point de vue, le point de départ et le cerveau de notre système social et économique. Et il y a évidemment un mouvement de va et vient entre le système scolaire et ce qu’on appelle la vie active. Une vie active régit par un système capitaliste néo-libéral. Alors la grande question, quel(s) impact(s) le néo-libéralisme a-t-il eu sur notre système éducatif ?
Des auteurs, enseignants et chercheurs analysent les transformations en profondeur entraînées par le néo-libéralisme sur ce système. Christian Laval revient sur les mécanismes qui ont reconduit à une redéfinition des missions de l’école au service de l’entreprise.
Mais avant de crier « Sarkozy enculé !! Les professeurs de lettres vont être obligés, de jouer du ukulélé, dans la rue, pour payer leur loyer. Les étudiants n’ont plus de cahier mais veulent écrire sur des billets ! » (retenez ce slogan revendicateur, je sens qu’un jour il pourrait faire fureur 🙂 ), il est important de rappeler que cette école soumise aux exigences économiques n’est pas née sous Sarkozy. Même si le sarkozysme a accéléré et rendu visible les transformations néolibérales, elles étaient amorcées depuis longtemps, vers la fin des années 90 pour être plus précis.
Christian Laval revient sur ces mutations. « Le néolibéralisme a progressivement touché toutes les institutions, y compris l’école, notamment avec l’apparition du nouveau management public, c’est à dire avec l’importation des techniques managériales du privé dans les services publics. »
La grande innovation meurtrière : L’école soumise à la concurrence. Une antinomie révoltante qui ne devrait trouvé aucun partisan. Les compétences ont remplacé la connaissance, et l’obsession de l’employabilité sont les caractéristiques de cette « école capitaliste ». Je fais le lien avec mon post du 17/10/11, consacré à l’ouvrage de Paul Valéry « Le bilan de l’intelligence » :
« Dans trois ou quatre pays, la jeunesse tout entière est, depuis quelques années, soumise à un traitement éducatif de caractère essentiellement politique.[…] Ces programmes et ces disciplines sont ordonnées à la formation uniforme des jeunes esprits. »

« Les moindres détails de la vie scolaire, les manières inculquées, les jeux, les lectures offertes aux jeunes gens, tout doit concourir à en faire des hommes adaptés à une structure sociale et à des desseins nationaux. La liberté de l’esprit est résolument subordonnée à la  doctrine d’état. L’État se fait ses hommes »

« Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études »

Les missions de l’université et de l’école ont été progressivement redéfinies. Les systèmes éducatifs ont été sommés de justifier les dépenses qu’on leur consacre par un « retour sur investissements » de nature économique. Cette nouvelle école est au service de l’économie et doit s’intégrer à la course à la compétitivité et à la productivité. La norme de performance est devenue une évidence.
Ensuite, l’école a pour fonction de produire des ressources humaines ou du « capital humain ». L’employabilité est devenue la norme qui organise les mutations de l’école. Un socle commun de compétences a même été orchestré. Les compétences qui le compose ont été fixées par l’OCDE et par la commission européenne à partir de critères d’employabilité, en fonction de considérations économiques et non pas pédagogiques. Je me sens encore moins seul ! Évidemment que d’avoir un métier est important mais ce n’est, pour moi, par la priorité du système éducatif. Libre à vous de n’être qu’un instrument économique au service de l’état. Et j’aimerais bien qu’on arrête de véhiculer cette idée reçue qui me perturbe en société : « Tu veux faire quoi dans la vie ? » / « Mais c’est pour faire quoi ton diplôme ? Bah c’est bien pour trouver un métier ». On a l’impression de zapper totalement le contenu d’un cursus scolaire au profit d’une finalité d’emploi et donc d’une utilité immédiate. Une idéologie qui émane bien d’un capitalisme néolibérale. Et permettez moi de vous dire, pour ceux qui me répondrez sèchement « bah oui mais bon ça a toujours été comme ça », non je ne pense pas.
La grande question de transition, que pose la journaliste à Christian Laval est la suivante : « Mais est-ce critiquable que les jeunes veuillent des débouchés à la fin de leurs études ? ». Posée comme cela, évidemment que l’évidence pointe son nez : BAH NON ! Mais l’auteur de La nouvelle école capitaliste ajoute que l’école républicaine avait idéalement trois missions : former l’homme, le citoyen et le travailleur. Mais nous tombons dans un cercle vicieux de l’intellect, celui de réduire la mission de l’école et de l’université aux débouchés professionnels, à partir d’une définition utilitariste des contenus d’enseignements. C’est ce que j’ai toujours critiqué : l’utilité immédiate. Et ce sont les économistes, notamment ceux des institutions internationales, qui définissent les fonctions et les missions de l’école.

Pour revenir aux phénomènes de concurrence et de compétitivité, ces derniers, incitent même obligent les établissements à attirer les meilleurs élèves et étudiants pour pouvoir remplir les objectifs.  Les établissements tombent même dans les pratiques de communication « commerciale » et dans une pratique de financement. Si on a été à l’école (à la vue des chiffres, je pense que oui), on se doute bien que tout cela a des effets inégalitaires et conduit à une polarisation sociale des établissements. Ces changements ont accentué et renouvelé les mécanismes de la reproduction sociale donnant à l’argent et aux réseaux familiaux un poids grandissant. Faits pointés par le sociologue Pierre Bourdieu il y a déjà près de 50 ans. On dit souvent que je suis nostalgique d’une époque passée, que je n’ai en plus pas connue, mais notre système fait mieux : il réactive et met au goût du jour le passé dans tout ce qu’il a de plus mauvais et inégalitaire. On avance, on avance… mais dans le mauvais sens. Pourtant n’est-ce pas une réalité « Le bon sens a de l’avenir » ?
En plus de ça, les classes favorisées ne privilégient plus les voies le plus nobles de l’élitisme républicain – comme l’École normale supérieure – mais les HEC et les écoles commerciales qui attirent les meilleurs élèves, nous dit Christian Laval. Grosso modo une élite, riche donc favorisée, qui apprend à devenir encore plus riche.
« Nous vivons la grande revanche de l’argent sur la culture ». Chacun son truc, si les gens veulent éduquer leurs progénitures grouillantes avec des billets, de la monnaie fiduciaire et scripturale. La CB C’est Bien, est le nouveau slogan. 1515 Marignan, c’était quand ? j’men fous je viens d’emménager dans mon nouvel appart et débute mon nouveau CDI le 15 à Caen. En plus, mon peti bb va être bien, l’école est juste a coté, il poura y alé a pié. Et oui, le contenu de la CB et les CDI n’apprennent pas à écrire Teubê, c’est bête.

« Les politiques éducatives d’inspiration néolibérale ont ainsi aggravé les inégalités comme le montre le recul de la part des enfants des classes populaires à l’université. » Et le néolibéralisme s’est imposé comme une norme aux gouvernements de droite comme de gauche même si la droite a été plus agressive dans les réformes jusqu’à affaiblir gravement le système éducatif.
Et comme je le disais au début avec l’intervention de Nicolas Sarkozy, « on assiste à un morcellement des réflexions et à une dépolitisation de la question scolaire. »
En guise de conclusion optimiste (bonjour ironie) « une école démocratique ne pourra vraiment se développer que dans une société où l’égalité sera promue comme  valeur essentielle. ». Ce que j’aime dans cette phrase c’est son contenu évident, quand je vais le dire, mais parfaitement camouflé : «  »une école démocratique ne pourra vraiment se développer que dans une société où l’égalité sera promue comme  valeur essentielle. ». En somme, notre société ne promeut pas l’égalité comme valeur essentielle. Est-ce une ineptie que de dénoncer cela ? On croirait que prôner des valeurs humanistes est tellement logique qu’il ne faut plus en faire une priorité… Voyez-vous plutôt cette ineptie là. Comme je l’ai écrit dans mon édito Je dis tout « La mort du monde, la mort de l’être a commencé par la banalisation des banalités qui les a effacées ».
« Dans la perspective d’une telle société démocratique, l’école doit former des individus ayant des outils communs de compréhension du monde, en particulier sur le plan social et économique. Elle doit fournir des instruments de jugement moral et politique qui leur permettent d’être les citoyens de la « démocratie réelle, selon l’expression des Indignés » (tiens tiens, les Indignés…).
« La lutte contre les inégalités sociales et économiques est inséparable de la lutte pour la démocratie politique effective. Cela suppose une société où le capitalisme ne régnerait pas en maître absolu comme aujourd’hui.

En guise de dernière question, même la journaliste tombe dans ce travers de nostalgie, cela est systématique lorsqu’il s’agit de critiquer un système actuel : « Vous ne seriez pas un peu nostalgique de l’ancienne école ? ».  La gêne et l’énervement m’envahissent… Comme si prôner, défendre et faire respecter des valeurs aussi logiques, naturelles et fondamentales que l’égalité, la fraternité et Liberté c’était vieux jeu, has been et réac, c’était refuser l’innovation. Si l’innovation c’est le pouvoir de l’argent, l’asservissement involontaire et volontaire de l’homme, la lobotomie généralisée, la croissance des inégalités, alors oui c’est évident, je refuse l’innovation. Mais les mots ne parlent plus, car les êtres sont devenus sourds et aveugles en plus de ça. Pour comprendre ce qu’il y a au-delà des mots, ce dont regorgent les concepts, il faut développer un esprit critique, une culture et pour cela il faut faire des études, des vraies.

« Parce qu’ils veulent faire de moi un soldat, au compte chèque solvable
Je vous le dis, je suis condamné à l’échec
Parce que le monde qu’ils nous proposent m’indispose
Je le répète, je suis condamné à l’échec
Parce que les études de lettres et de philo, ça paye pas
Ils m’ont dit : « Petit mec, tes condamné à l’Éssec ! »
Condamné ! Faut accepter les « lois du marché »
C’est « Marche ou crève » quand les diplômes deviennent les flèches de l’archer
Si réussir c’est un salaire, un pavillon sous hypothèque
Permettez-moi d’être condamné à l’échec »

N.B

« L’école condamnée à produire du capital humain »

Alien

« Les effectifs d’étudiants dans le supérieur : La plus forte progression depuis 1993 »

Ma petite entreprise connaît pas la crise – Alain Bashung (pour le fun !)

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