Michela Marzano – Une vénus parmi les philosophes

« La violence c’est effacer l’autre »

« Crise de l’euro : Après le grec, le latin » , « Espagne : La gauche au chômage », « La France déclare la guerre aux fraudes sociales », « La France sur le point de perdre son triple A »… Ce ne sont que les Unes de Libération, et de quelques quotidiens dont les gros titres sont affichés à l’entrée des bar-tabacs. Depuis un mois environ. Leur contenu est pire et dégouline d’infos sur fond de crise. Sans parler des autres quotidiens et hebdo et autres JT apocalyptiques. Cercle vicieux, ça va mal, alors on en parle et ainsi de suite. D’un côté comment en vouloir à ces institutions qui se veulent hérauts de la nation ? Le truc c’est que trop d’infos tue l’info. Faire l’état des lieux c’est bien, faire l’état des lieux de l’état des lieux, pourquoi pas ? Mais ne faire que l’état des lieux, on voit bien que ça tourne en rond et que nous croulons sous de l’information qui ne sert au final strictement à rien. On nous sert des rapports politico-socio-économiques, d’importance capitale pour l’avenir du monde, d’un côté et de l’autre on nous sert de l’insignifiant à outrance que ce soit pour faire mine de parler du peuple, la populace ou que ce soit pour nous abrutir. Ma première question est : où donner de la tête, où affirmer son esprit ? Et la seconde : où sont les vraies questions, les remises en causes ? S’il y en a, les questions sont implicites et n’intéressent personne. Moi qui aie pris goût à l’information quotidienne, mon esprit est aussi ballonné que mon estomac après le repas de noël. Avec ça, un état d’impuissance et de mollesse s’empare de moi. Une seule envie me submerge : faire une énorme sieste. Une loque, en forme d’entonnoir qui ne fait qu’ingurgiter la misère du monde, qui plus est avec un sentiment de culpabilité face à cette crise sociale, si je prends Mr Sarkozy aux mots, de ses discours actuels.
Même si mon constat n’est pas tout à fait vrai, mon opinion se reflète à la vue du contenu le plus visible de l’actualité : des chiffres à outrance, des noms de pays déshumanisés, des hommes politiques et leurs frasques ou actes héroïques, des négociations, les marchés, l’économie, les salaires, la croissance. Bref, des concepts et données chiffrées concrets, car actuels mais pourtant tellement abstraits et inhumains. Le constat de ces constats : il n’y a aucune remise en question, et l’absence de questions fondamentales qui devraient être posées, me donne la chaire de poule. Même les soit disant opposants sont entrés (parfois malgré eux) dans cette spirale politico-médiatique dont la principale arme n’est autre que la joute verbale.

STOP ! J’existe, et j’exige qu’on pose des questions et qu’elles fassent écho sur la place publique.
La question est, à mon sens, le fondement d’une philosophie de vie, d’une construction citoyenne au sens large. Socrate est en quelque sorte l’allégorie de la philosophie. Quoiqu’un peu abrupte, ma transition tient la route, pour quelqu’un qui pense que la philosophie est une réelle réponse à un climat social apocalyptique. La philosophie sans en faire l’histoire (ou une contre-histoire : cf Michel Onfray) est à la fois tout : politique, économie, éthique, religion, métaphysique, social mais à la fois rien. Elle est aussi utile, si l’on adopte une démarche existentialiste ou matérialiste mais à la fois rien, si l’on pense que les idées tombent du ciel (Platon). En 2011, et la encore cette opinion est la mienne, la philosophie est surtout rien dans le regard du citoyen lambda. Comme le christianisme l’a fait pour le corps ou l’islam pour la femme, notre société (surtout l’organisation de ses structures) a fait en sorte de dresser des schémas sociaux sur fond de compétitivité, réussite et utilité pour que ses enfants en viennent à mépriser tout ce qui pouvait se rapporter à ces choses inutiles, d’une utilité pourtant salutaire et libératrice dont la philosophie fait partie.
Je tournais, machinalement et sans passion, les pages de mon hebdomadaire et le hasard a fait que je me suis arrêté sur une double page consacrée à un entretien avec Michela Marzano. Un nom italien, ça va encore parler de la crise, pensais-je. Ma curiosité soudaine a eu raison de moi. Qui était cette Michela Marzano ?

Je déteste cette convention qui consiste à présenter brièvement quelqu’un avant d’en approfondir la personnalité. Cela a pour effet de cerner, mettre en boîte et permettre de se faire une opinion sur ce quelqu’un par la grâce de simples mots clés. Une conséquence à double tranchant qui engendrera soit une attention soudaine ou un phénomène de zappage sans laisser la moindre chance. Au final, à chaque fois que j’écris, je vise les individus susceptibles d’opter pour la seconde option. Car on apprend rien à des gens qui savent déjà le contenu d’un sujet. Pour se construire il faut aller vers l’inconnu, le sombre, l’approfondissement voire la contradiction. Pour donner un exemple empirique : Il y a encore quelques années, je n’étais intéressé par rien, encore moins par la politique et l’économie. Un individu a su éveiller ma curiosité sur un sujet particulier, peu importe lequel. Puis un jour je me suis dit « tiens aller je vais lire ce magazine d’actualité », je suis tombé sur quelques trucs intéressants. Relation de cause à effet, je voulais retrouver cet intérêt alors j’ai continué à chercher, et j’ai trouvé. Par la suite j’ai voulu plus, alors j’ai lu, un livre, puis deux, puis j’ai rencontré des gens, des disciplines, des villes, me suis familiarisé avec la cité (au sens grec du terme) et j’ai fait un travail de construction de soi. Depuis, je m’intéresse à pratiquement tout et tout le monde. Cela n’a pas été une tâche facile, car cela n’a pas du tout était une tâche mais une construction s’étalant dans le temps, un cheminement. Certains me prennent pour un fou, mais mes idéaux se renforcent chaque jour alors peu importe puisque j’ai la réelle impression de devenir quelqu’un grâce à ce que j’ai fait, donc lu et non grâce à ce que j’ai. J’avais pour principe de ne jamais parler de moi de façon personnelle mais comment comprendre un cheminement si on ne connaît pas la personne qui l’effectue.

Bref, grand adepte des digressions, je reviens à mon sujet. Cette brune d’origine italienne, quadragénaire au sex-appeal qui m’a donné envie de titrer mon post « une vénus parmi les philosophes » enseigne l’éthique à l’université Paris-Descartes. Depuis son arrivée en France, elle a beaucoup écrit. Ses sujets d’études sont variés : la peur, la défiance et le rapport au corps, la sexualité. Elle publie le Dictionnaire du corps, en 2007. Ses sujets sont variés mais se rejoignent tous en une thématique assez évidente : la fragilité et la vulnérabilité. De là, elle décide de s’intéresser à la notion de violence, une notion dont il sera essentiellement question dans cet article, que je trouve très intéressante et pertinente mais surtout ancrée dans l’actualité. Elle décide donc de publier le Dictionnaire de la violence. Son concept est très intéressant, dresser une liste de mots et concepts, comme un dictionnaire, avec un thème central : la violence. Plus de mille pages avec de nombreuses contributions de philosophes, juristes, économistes, anthropologistes, psychanalystes ou historiens. Les définitions renvoient autant à Michel Foucault qu’à Clint Eastwood, et n’hésitent pas à afficher des opinions tranchées, notamment en terme de politique d’immigration ou d’économie.  Car pour Michela Marzano, parler de violence c’est aussi parler de politique.  Mais parler de violence c’est surtout parler de la société :

« C’est assez paradoxal… Officiellement, tout le monde fait de grands discours contre la violence. En théorie, tout le monde accepte l’idée qu’il faut respecter l’être humain et prendre compte de la personne.
En même temps, il y a une très forte tendance à effacer les gens, à nier leur singularité. Effacer l’autre, c’est la vraie définition de la violence. »

« Or qu’est ce qu’on voit ? Des discours hypercompétitifs, à connotation managériale qui classent les gens en « winners » ou en « losers ». Il y a d’un côté ceux admirés parce qu’ils contrôlent tout, s’érigent en modèles, et les autres, déconsidérés parce qu’ils n’y parviennent pas »
Comment ne pas faire le lien flagrant avec les derniers discours de notre président français. Concernant la fraude aux prestations sociales, pour Monsieur il y a les bons et les mauvais. Ceux qui reçoivent par « droits sociaux », dont certains tendent à profiter en ne faisant rien d’autre, mais je mets ma main à couper que c’est comme les femmes contraintes de porter la niqab, ou le voile intégral : une minorité. Mais, il fait grimper la température de la haine et fait dresser deux camps, ceux qui travaillent « dur » et les autres qui ne méritent pas. Une tendance qui s’est avérée et que j’ai remarquée, suite à cette chaîne de statut de réseaux sociaux qui consistait à déverser une haine d’une bêtise incommensurable (la haine n’est-elle pas toujours une bêtise) contre ceux qui ne méritaient pas de recevoir ce genre de prestations sociales, pendant que d’autres travaillaient dur.
Pour enchaîner, Michela Marzano reprend ce que je disais un peu plus haut et nous parle de deux concepts qui, à première vue ne paraissent pas traduire une violence, à première vue…

« Dans le dictionnaire il y a deux longs articles consacrés à des thèmes qu’on n’associe pas d’habitude à la violence : « compétence » et « excellence ». Pourtant, ces valeurs très prisées dans l’entreprise, génèrent aussi d’incroyables souffrances, des violences symboliques qui peuvent détruire les gens. »

La question posée, ensuite est celle-ci : « vous décrivez et dénoncez le discours ultralibéral ». Traitez moi de fou ou pas, mais pour un être humain normalement constitué comment ne pas en être autrement. Évidemment que le discours et système ultralibéral est à dénoncer puisque la valeur centrale n’est plus l’être humain, comment ne pas penser que cela pose un problème. Puis on passe notre temps à dénoncer et à combattre l’extrémisme, généralement religieux, pourquoi en serait-il autrement concernant notre système global ? « Ultra » libéral, cela veut bien dire ce que ça veut dire, non ? Il faut faire preuve de bon sens, prenez exemple sur le Crédit Agricole !

« Le primat de économie nous a conduits à effacer toute autre valeur et justifie, in fine, le recours à la violence […] Depuis peu, un mouvement de contestation (Les indignés ?) s’oppose à ce diktat de l’économie appliqué à tous les aspects de la vie humaine, mais, pendant trente ans, on s’est habitué à ce que la seule valeur qui compte soit celle de l’utilité. »

Pourtant bizarrement elle ajoute « Aujourd’hui plus qu’une révolte, il y a un désespoir au sein de nos sociétés, comme dans les rapports Nord-Sud. Le cri de l’injustice est universel » Oui mais le cri est encore trop faible pour faire écho et crever les tympans des responsables. Mais au fond, ne sommes-nous pas tous un peu responsables ?
Pourquoi cela ne bouge pas ? Michela Marzano apporte un élément de réponse, auquel je ne peux que me rattacher puisque cette une observation que j’ai pu faire depuis quelques années :
« Or dans nos sociétés fracturées, il y a de moins en moins de dialogue. Justement parce qu’on n’arrive plus à nommer les choses. Du coup, les désespérés réagissent eux aussi par la violence. »
« On prône une tolérance zéro ou la « zéro délinquance » ? C’est faire l’impasse sur les causes des tensions, sur la nécessité de réinventer le vivre ensemble. »
« Les responsables politiques passent leur temps à dénoncer la violence, c’est même parfois excessif. Comme s’ils rêvaient d’une société totalement débarrassée de la violence. Impossible. L’agressivité, les pulsions destructrices ont toujours existé et existeront toujours »
De plus je tiens à informer les lobotomisés du JT et/ou les cibles de la très belle affiche de la campagne présidentielle de 2012, pas du tout démagogique du Front nationale, que notre siècle malgré ce qu’on peut nous rabâcher est, il me semble, l’époque la moins barbare. Donc oui, violer une fille de 13 ans et calciner son cadavre est d’une violence extrême, ceci est indéniable et j’ai de l’empathie pour la famille. Mais il faut rester rationnel et prendre du recul. Cela n’arrive pas à tous les coins de rue, tous les jours. On pourra me citer tous les exemples du monde, dire le  contraire serait de la mauvaise foi. Je vous renvoie aux recherches du psychologue cognitiviste Steven Pinker qui a fait un résumé de son travail sur la violence dans un ouvrage d’environ 800 pages intitulé « the better angels of our nature » qui soutient le déclin de la violence. Il faut prendre en compte le nombre d’habitants actuel, nos conditions sociales, juridiques et politiques et les comparer avec les siècles précédents, leur nombre d’habitants et leur conditions sociales et médicales etc. Mais j’admets pouvoir me tromper, la violence est une question complexe qui me tourmente. En 2011 la violence qui pullule, qui gangrène, ce véritable fléau, c’est la violence symbolique, cet asservissement intellectuel et social.

« Ce n’est jamais facile de vivre avec les autres, d’accepter les différences. Mais c’est encore plus compliqué quand l’utilité est le seul critère en jeu. Dès 1847, Marx annonçait dans Misères de la philosophie que « viendra un temps où tout sera objet d’échanges et de commerce ». Nous y sommes. »

Ah mais oui : « mais c’est comme ça, ça a toujours été comme ça », que dire et que faire contre cet argument déterministe ultime ?

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