Calendrier lagunaire

Je me revois, assis, concentré et statique car animé de curiosité, je regardais l’inauguration d’une plaque dressée en l’honneur d’Aimé Césaire, au Panthéon. C’était le 6 avril 2011. L’hommage solennel de la nation envers ce poète, ne se constituait pas seulement de discours de politiques, généralement emmerdants qui donnent une image vieillotte de la culture. Une très belle initiative avait été mise en place: la lecture de certains textes de ce grand homme. Quelle hypocrisie d’oser dire « ce grand homme » pour un mec qui a  tout juste découvert le poète, ce soir là ! Donc non, je ne connaissais pas le travail d’Aimé Césaire avant de le découvrir sur le tas. Chose réparée.
J’écoutais attentif et détendu, ces textes lus par certaines personnalités. Les lecteurs disposés en cercle, dans un énorme hall du Panthéon, se donnaient la réplique et récitaient, chacun leur tour, un poème. Un nouveau poème est entamé, et là sans avoir eu le temps de relever le titre, je fus pris par les tripes. Sans savoir réellement pourquoi, je fondis en larme, là sur mon canapé, recroquevillé et en larme. Ce poème m’avait arraché de force toute la tristesse et le désespoir qui sommeillaient en moi. Est-ce que je pleurais de joie, de peine ? je ne sais pas. Mais, « je pleuvais de peine, de l’inconsistance, de ne pas être moi-même », j’étais mort et ce poème m’a ramené à la vie…

Calendrier lagunaire

J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur
J’habite un long silence
J’habite un soir irrémédiable
J’habite un voyage de mille ans
J’habite une guerre de trois cents ans
J’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
J’habite du basalte non une coulée
mais de la lave mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
Je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
J’habite de temps en  temps une des mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

Tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de monde égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets
J’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
J’habite l’embâcle
J’habite la débâcle
J’habite le pan d’un grand désastre
J’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages-
J’habite l’auréole des cactacées
J’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
J’habite le trou des poulpes
Je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

              frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accordant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

La pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

Aimé Césaire

Dans Cadastre, suivi de Moi, Laminaire…

Le recueil Moi, laminaire… débute par « Calendrier lagunaire » et entre les deux, une introduction en prose qui m’a laissé sans voix:

Le non-temps impose au temps la tyrannie de sa spatialité : dans toute vie il y a un nord et un sud, et l’orient et l’occident. Au plus extrême, ou, pour le moins, au carrefour, c’est au fil des saisons survolées, l’inégale lutte de la vie et de la mort, de la ferveur et de la lucidité, fût-ce celle du désespoir et de la retombée. Ainsi va  toute vie. Ainsi va ce livre, entre soleil et ombre, entre montagne et mangrove, entre chien et loup, claudiquant et binaire.
Le temps aussi de régler leur compte à quelques fantasmes et à quelques fantômes.

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