Shame

Tout est consommation, même le sexe. Alors tout est déshumanisation, même le sexe…

Réalisé par Steve McQueen (II)
Avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, Jamse Badge Dales
Synopsis :
Le film aborde de manière très frontale la question d’une addiction sexuelle, celle de Brandon, trentenaire new-yorkais, vivant seul et travaillant beaucoup. Quand sa sœur Sissy arrive sans prévenir à New York et s’installe dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie…

Tout est consommation, même le sexe. Alors tout est déshumanisation, même le sexe.
Paradoxalement, nous avons encore honte d’aborder ne serait-ce que la masturbation ou la fréquentation de site pornographique, en public.
Le sexe reste individuel, on l’a dit moins tabou depuis longtemps mais en faire un produit de consommation ancré dans une société individualiste n’a fait que lui redonner toute sa honte et son puritanisme quand il s’agit de l’aborder en collectif – L’émancipation du sexe est allé bien trop vite, bien plus vite que celui qui le pratique, mais tout ne serait-il pas allé trop vite ? – Le pire, les pratiques sexuelles pâtissent continuellement du jugement émanant du regard de l’autre, qui, lui-même, n’ose pas se regarder et se juger. Alors, à mon sens, la normalité n’a jamais été autant dessinée qu’aujourd’hui que ce soit pour le sexe, ou même la folie.
Le plaisir est remplacé par la performance, l’émancipation des femmes n’a fait qu’accentuer ce phénomène en leur octroyant un pouvoir de jugement et en rendant le sexe un peu trop sérieux à mon goût. Le plaisir est remplacé par l’addiction, la définition de la consommation ? On a alors redéfinit l’hédonisme par le consumérisme et le fait que l’autre n’est pas comme nous mais mieux ou moins bien. Le sexe se bride, alors il devient pornographie honteuse dans le collectif, mais assumé (partiellement) dans l’intime. Où est le mal, si ce n’est que les sentiments reposent en paix ou alors gisent sur le sol, comme un clochard ivre : confus, SDF et sans but.
La honte s’accentue, le regard de l’autre nous tue alors on s’enferme et on affiche un sourire de politesse en société pour faire mine que notre vie est belle est bien « normale ».
En même temps, j’ai l’impression que ce mode de vie est plus facile à arborer dans nos temps modernes, vu que nous n’avons plus de vie, juste des masques et de l’énergie à mettre au profit du profit. La boucle est bouclée, le sexe devient produit car ceux et celles qui le pratiquent sont tout bonnement, eux-mêmes, des produits…

Si le film choque, c’est parce que ce dernier déchire minutieusement le voile pour nous montrer une certaine réalité que nous n’osons pas regarder donc accepter. S’il nous choque c’est qu’il nous renvoie à nos propres pratiques, à notre définition de la perversité (bien trop étendue à mon goût) et de la normalité. Dans le fond, le film choque parce que nous sommes choqués de nous-mêmes mais la conscience ne se réveille pas et plonge dans l’inconscience, puis oublie. Le ça et le surmoi se débrident quand le moi devient confus, dans une société où l’homme ne fait plus l’unanimité alors surgit la désorientation et naturellement la honte et le repli sur soi.

Michael Fassbender, Brandon dans le film, joue ici peut-être le rôle de sa vie. Découvert dans X-men le commencement, il m’avait déjà tapé dans l’œil aussi bien par sa plastique et sa gueule de cinéma que par son jeu d’acteur époustouflant. Il est parfait dans le personnage de l’homme parfait, érigé par la société de consommation et validé par la gente féminine, mais qui avance masqué. Et, quand il se dévoile, c’est la fin pour lui : « ça sert à quoi de se marier maintenant ? » dit-il lors d’un véritable rencard, entre personnes « civilisées ». Les gros yeux sortent le grand jeu et s’enchaîne le fameux « t’es sérieux ?! » d’étonnement. Dans une société où le mariage ne signifie réellement plus rien, sa tradition et son symbole (pourtant vidés de leur sens originel) mènent la vie dure à l’émancipation des esprits. Ne pas vouloir se marier, ou ne pas vouloir d’enfants est encore un tabou, un cliché du cliché inverse. Comme si cela n’était pas possible. Alors en ce qui concerne le sexe et les relations… Si on n’était aussi libéré que ce qu’on peut dire du sexe à l’heure actuelle, l’homophobie serait surement éradiquée, est-ce la cas ? Au passage, même le sujet de l’homosexualité est abordé dans le film et je mets ma main à couper que ce passage en a rebuté plus d’un alors qu’à mes yeux, il s’agissait simplement de vivre des expériences inédites. Oui en 2011, moi qui arbore une philosophie de la bisexualité de l’humain, je ressens malgré moi une honte, un devoir de réserve vis à vis de l’homosexualité, étrange, non ? La majorité se délectent et se vantent de tester diverses drogues, pourquoi ressentir une honte à toucher le plaisir avec les deux sexes ?

Carey Mulligan (découvert pour ma part dans le puissant Drive), joue Sissy la sœur de Brandon. Également bluffante et juste, elle nous sert un personnage totalement perdu dans un monde qui ne l’accepte plus, et qu’elle ne comprend plus. Se sentant rejetée elle ne peut que se raccrocher à ses liens familiaux, ici son frère. Lui-même soumis à ses propres problèmes, la rejette. Quand le monde, jusqu’à son propre sang nous rejette, il nous reste qu’une seule échappatoire : le rejet de nous-même, jusqu’à venir se détester et se mutiler. C’est un cercle vicieux qui tourne et tourne et tourne encore jusqu’à la spirale tragique et inévitable. Comment faire ?
Même le film n’y répond pas et je trouve justement cela génial. Je ne voulais absolument pas une fin moralisatrice et explicative concernant le monde dans lequel on vit, j’attendais simplement ce à quoi j’ai eu droit : un choc en point d’interrogation. Un constat qui se termine avec un sourire à la fois mesquin, hautain mais honteux qui nous laisse penser à une spirale éternelle… tragique ?

Shame est d’une beauté époustouflante, sa mise en scène m’a bluffé. Un soucis du détail et une caméra qui se fait oublier pour épouser la vie du personnage principal donnant au spectateur un véritable rôle de voyeur (cf la scène des confidences entre le frère et la sœur, filmée de dos, de très près, on pourrait presque chuchoter à leurs oreilles). On en ressort secoué et silencieux voire soucieux tant le fond et la forme se marient pour donner un couple d’une beauté dérangeante. Mais la forme du film est à double tranchant. Elle dévoile un sens de l’esthétisme défendu par le réalisateur mais pâtit justement de cette recherche du beau qui ne colle pas toujours avec le sujet du film. J’aurai peut-être aimé que ce dernier soit plus dégueulasse, pas aussi lisse et pas aussi propre. Il ne faut pas en vouloir au réalisateur qui répare cela avec les scènes de sexe, qui elles, sont loin d’être lisses et animées de sentiments, loin de là. Le sexe est bestial, mécanique, le corps n’est même pas valorisé, sa beauté n’est point le sujet, seulement la chair contre la chair pour un plaisir quasi solitaire (point pertinent puisque Brandon, quand il n’a pas un accès immédiat à la chair humaine, se soulage systématiquement en solitaire peu importe l’endroit et l’heure: bureau, douche, salon, chambre, toilettes de bureau…). Un plaisir, que dis-je, un besoin devenu presque vital donc une addiction. Filmées souvent en plan rapproché, les scènes de sexe donnent à voir les zones du corps ne servant qu’à l’acte. Comme dans un mauvais porno, on ne voit que le bas de ces bêtes s’emboitant comme des Légos, à la cadence d’un métronome. Le must de la déshumanisation: même pas un cri de plaisir se fait entendre, seulement une musique classique d’une douceur antinomique rythmant des ébats robotiques dont, en contraste avec la musique, on pourrait croire qu’ils se déroulent en avance rapide. Mais Brandon est endurant, alors il y a une scène avec deux prostitués qui pour le spectateur, dure une éternité.
Pour revenir à cette beauté trop lisse de ce long-métrage, on peut se demander qu’un film de ce genre, même interdit au moins de 12 ans, qui a l’aubaine de subir une diffusion tout public  (cela m’a énormément surpris de le voir à l’affiche des cinémas « supermarchés), se voit être censuré par ses auteurs, malgré eux ? Je ne sais pas.
Après, cette soit-disant beauté trop lisse est amplement excusée non seulement par l’ampleur et le fond du film mais aussi par l’incapacité à faire. En effet, comment reprocher à Steve McQueen de nous fournir de sublimes images et comment aurait-il pu faire autrement ? En plus de ça, mon constat est quelque peu exagéré, mais que voulez-vous il faut parfois trouver quelques points noirs. En effet, ce constat est exagéré car se dégage du film et de ses personnages quelque chose de malsain, de « dégueulasse », de contradictoire. Il n’y a qu’à voir Sissy, la sœur de Brandon, qui arbore un prénom d’impératrice tout en étant d’une nonchalance et d’une négligence facilement visible dans sa façon d’être, de s’habiller, de se déplacer, de se maquiller… Le contraste est frappant – et c’est ce qui nous fait dire que c’est un choix pour ce film- entre la Carey Mulligan de Shame et la même actrice dans Drive, de l’innocence totale à la débauche. Ce qui montre également le grand jeu d’acteur de Carey.
En ce qui concerne l’ambiance visuelle, Steve McQueen opte pour des lumières naturelles (la scène de jogging dans New-York se passe d’éclairage artificiel et que c’est magnifique) mais aussi pour des tons bleutés. Un choix intéressant, serait-il délibéré ? En effet, le bleu symbolise à la fois la sérénité mais à revers, symbolise l’infini donc l’éloignement, l’absence de limite. Étant la couleur préférée en occident, on peut être amené à se demander si ce choix n’est vraiment pas délibéré puisque nous savons tous que l’occident n’est rien d’autre que le père, la racine d’un capitalisme libéral où la liberté à outrance est revendiquée et le droit à la différence affirmé, ces préceptes de la consommation. Un idéal toujours contradictoire, puisque bizarrement, dans les faits c’est le processus inverse qui s’opère. Cette société moderne (modernisée par ce système) n’a-t-elle pas fait naître des troubles et maladies exclusivement occidentaux ?(Serait-ce une coïncidence ?) : TOC, anxiété à haut degré, stress, Homme/femme objet, une sexualité débridée à outrance, mutilation et haine du corps, multiplication des cancers et autres nouvelles maladies…

Le réalisateur du magnifique et dérangeant Hunger (son premier long-métrage que j’ai eu l’opportunité de regarder tout juste hier, mettant en scène Bobby Sands prisonnier politique qui entame une grève de la faim pour parvenir à ses revendications, joué également par Michael Fassbender, tout aussi impressionnant de talent et de charisme), Steve McQueen, signe ici un second long-métrage tout aussi dérangeant mais beaucoup plus actuel et universel (parce que Shame touche à l’intime de chacun), d’une beauté à se frotter les yeux. Ce qu’il faut retenir c’est que ce film dérange, malmène le spectateur jusqu’à le rendre mal à l’aise. Shame nous malmène car il renvoie à la crasse du monde, à la crasse de nos esprits pervers, pervertis par un monde qu’on a laissé se mettre en place. Il renvoie à la décadence que nous n’osons plus regarder. C’est d’ailleurs peut-être à raison que chacun d’entre nous essaie de trouver son échappatoire nous plongeant dans notre Disneyland à nous. Mais il faudra un jour revenir à la réalité. On dit de notre époque qu’elle est trop sérieuse, je ne crois pas, je pense qu’elle ne l’est pas assez puisque chaque plaisir est remplacé par un automatisme, une mécanique, pour dorénavant s’obliger presque à s’évader, à oublier. Addict à l’amusement, accro au caprice, junkie de croustillant pour essayer d’oublier, d’atténuer nos 45 heures de travail par semaine 24/24, l’attente constante de la performance ou l’absence de boulot, notre retraite à 65 ans dont le compte se retrouvera quasi à 0, nos allers et retours continuels et exténuants, notre vie de famille traditionnelle oblige, nos crédits, nos dettes, notre train de vie qui tient plus de l’absurdité que de la vie elle-même, la mort… Ce film nous rappelle dans quel monde on vit, un monde complexe, dur et multi-facettes, mais le monde réel…
De là, je ne peux m’empêcher de faire un pont avec le film de Mary Haron, American psycho, adaption du best-seller de Brest Easton Ellis du même titre .

Penser que la masturbation, le sexe le plus cru qui soit et la pornographie n’existe pas, être choqué voire avoir un sentiment de répulsion envers les pratiques des autres qui n’entrent pas dans notre image de la normalité, serait se voiler la face et ne pas accepter la réalité. Le sexe est toujours tabou. L’Homme au service de ses pulsions (quelles qu’elles soient) n’est alors plus rien du tout… Le problème, c’est qu’il se croit pourtant au centre de tout sans faire preuve d’humilité. Des phénomènes et sentiments contradictoires qui le dominent, et qui, avec le  temps, le vident complétement.

Shame, un film au titre mal choisi, la honte étant ressentie par le spectateur qu’étrangement j’assimilerai au personnage principal. Le spectateur ne voit pourtant pas qu’on parle, en fait, de lui et ne se sent pas concerné. Sans se questionner, il reprendra sa vie, un peu comme Brandon. L’orgueil, Pride, c’est le titre que j’aurai choisi.
Un orgueil qui cache évidemment la terreur de l’Homme et sa difficulté à être, un orgueil qui le fait se cacher derrière la normalité et la société, donc le collectif, pour ne pas s’avouer qu’en réalité la solitude le dévore.

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