Du cynisme à l’action ludique…

… « la dernière possibilité pour celui qui n’a jamais la parole, ni plus aucune possibilité d’action. »

Diogène le cynique

Le Robert entre mes mains, je m’attendais à vous délivrer la définition du cynisme, celle dont je voulais prendre le contre-pied. je pensais y trouver la définition de l’usage populaire de cynique soit l’attitude de celui qui affecte de ne croire en aucune valeur, qu’il nous arrive d’employer à tort. Mais, le dictionnaire ne prend pas de risque. Pour le coup, c’est linguistiquement peu pertinent, en revanche ça l’est d’un point de vue philosophique. Remarquez, la définition du dictionnaire n’est pas si loin de la définition que je m’en faisais dans le langage courant :
Cynique :
1- D’une doctrine de l’antiquité qui cherchait le retour à la nature par le rejet des conventions sociales.
2- Qui exprime des opinions contraire à la morale reçue.

Pourquoi parlez de ça ? Car actuellement je suis plongé dans ce mouvement philosophique passionnant du IV siècle avant Jésus-Christ, qui apparemment a été complétement zappé par l’éducation nationale, ou du moins en partie. L’éducation nationale comme gardien d’une idéologie dominante ? Un accès à la culture essentiellement pour les initiés ? Je vous laisse le plaisir d’aller feuilleter le très célèbre « Les héritiers » de Pierre Bourdieu et d’arpenter les multiples tomes de « Contre histoire de la philosophie » de Michel Onfray. Bref, comme l’indique la définition de Robert, le cynisme est une doctrine qui va à l’encontre des conventions sociales et de l’ordre établi. Mieux, il s’agit d’un courant philosophique, dont Antisthène fut le fondateur. Arborant un matérialisme philosophique (de la nature en passant par l’idiotie du réel), les cyniques, dont Antisthène ou encore Diogène de Sinope sont les plus fervents représentants, défendaient une humanité hédoniste libertaire où convergent l’humour, le geste, la spontanéité, l’ironie et l’extrême simplicité. « Les cyniques faisaient de simplicité vertu et de l’extrême simplicité l’extrême vertu ». Le vêtement réduit à sa seule fonction d’utilité, le chien animal emblématique, un tonneau pour habitat, on y voit dans ces choix un rapport au monde dans lequel l’homme maîtrise ses conditions de vie, et non l’inverse.
La philosophie chez eux était ludique, et pratique mais surtout immanente contrairement à Platon. Le cynisme propose alors « un gai savoir insolent et une sagesse pratique efficace ». Mon dieu, pourquoi ne nous sommes nous pas attardés en profondeur sur cette façon de pratiquer la philosophie ? Cela aurait peut-être davantage intéressé les lycéens que l’on a fâchés avec la philo et que nous avons bridés avec les grands concepts qui leur paraissaient, dans le réel, totalement inutiles. Alors qu’à l’heure actuelle la philosophie est sur tous les plans, mise à part une certaine élite et une infime minorité, plus personne ne l’arpente. Même moi, qui l’arpente de manière autonome, je n’ose pas trop me frotter à dame Philo, de peur que ses plus coriaces fils, ces grands concepts et idées imposés depuis des siècles sans les discuter, ainsi que leurs gardes du corps, viennent me rappeler à l’ordre, moi et ma « pseudo » philosophie immanente, athée et pratique.

Je n’en dirais pas plus sur ce mouvement philosophique qui n’est pas le propos principal de ce billet !  Et qu’en plus je ne maîtrise pas plus que ça. Je finirais donc par une  citation, deux en fait :
« Les cyniques osent une sagesse jubilatoire, un gai savoir où la dérision, le délire, le rire, l’ironie ont leur place, et pas des moindres. C’est aussi une façon de mettre en scène une subversion radicale. »
Et, Nietzsche dans Ecce Homo affirmait que le cynisme est « ce qui peut être atteint de plus haut sur la terre, il faut pour le conquérir, les poings les plus hardis et les doigts les plus délicats ».

« La langue est simplement fasciste » disait Roland Barthes et Bourdieu de son côté affirmait que la langue est un réel pouvoir symbolique, qui ne reviendrait, en fait, qu’aux détenteurs du pouvoir ? Même pour le langage il y a des « riches » et des « pauvres ». Chez le cynique « sa sensibilité le porte à ne pas sacrifier au mythe de la communication authentique; il sait qu’on peut échanger quelques propos, deux ou trois idées, mais il ne faut pas faire confiance au seul langage pour transmettre et véhiculer une pensée. » Le cynique préférait de loin la démonstration, le geste soit l’action ludique. Le vrai pouvoir du pauvre ? Le langage ne suffit plus pour affirmer des idées (inverses à une idéologie dominante, j’entends), alors l’action ludique, comme le défendaient les cyniques au IVème siècle avant JC, a parfaitement sa place (malheureusement ?) au XXI.

Sans transition, mais pas sans rapport, j’aimerais vous faire part d’une réflexion, qui n’est pas la mienne mais que je partage, pour illustrer un peu ce que peut être cette Action ludique.

Peut-on rire jusqu’à ce qu’une chose n’existe plus ?

Nul ne sait si la stratégie est efficace, mais ce qui est sûr, c’est que c’est une stratégie ludique, et quelle ne tue personne. L’action la moins efficace sera la plus efficace, chaque fois qu’elle sera la seule, ou la dernière des actions possibles. Je pense à ces ouvriers grévistes de l’ex Union Soviétique qui, à l’époque de Gorbatchev, accueillaient un ministre chargé de les convaincre de reprendre le travail, et qui, pour l’empêcher de parler sans être réprimés, s’étaient entendu pour tous applaudir. A tout rompre. Sans s’arrêter. Le ministre, d’abord ravi, a fini par comprendre que les applaudissements ne cesseraient pas, et qu’il ne pourrait pas parler. Il a été obligé de partir, sous les applaudissements, qui n’avaient pas cessé. Stratégie amusante, mais terriblement sérieuse. Peut-être la seule stratégie possible, et finalement fort efficace. Le propre d’une stratégie ludique est d’être imparable.

Il y a quelque chose de festif, mais aussi de tragique, quand un groupe, un peuple en est réduit à utiliser des stratégies ludiques. Il y a quelque chose de dramatique dans cette manière d’exprimer la fête. L’action ludique est la dernière possibilité pour celui qui n’a jamais la parole, ni plus aucune possibilité d’action.

Jean-Paul Galibert

Merci à lui et à ses réflexions toujours aussi concises et sensées.
http://jeanpaulgalibert.wordpress.com

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