Spleen et Idéal (2)

C’est en réécoutant cette chanson « Spleen et Idéal » (il s’agit d’une chanson en effet, il faut juste aller un peu plus bas pour pouvoir l’écouter 😉 ) la semaine dernière que je me suis dit, tiens je vais faire une semaine sur fond de poésie.
Ouh la alors je préviens tout de suite, pour les fervents défenseurs de la culture traditionnelle, aujourd’hui je partage une chanson de rap et j’ose parler de poésie…
Un fil rouge qui, cette semaine, parcourra les cordages d’une vision, d’une manière de vivre donc de penser, une manière de vivre une vie au rythme des découvertes, des rencontres et de la culture construisant et constituant un être.

Bref, parlons musique. Se trouve, ci-dessous (après ce pavé), un morceau de hip-hop intitulé « Spleen et idéal » du collectif Beni Snassen. Un collectif relativement nouveau, né aux alentours de 2008 qui fait référence à une confédération tribale du Maroc. Les membres de ce collectif  Hip-hop prônent une aventure humaine et une exigence musicale autant dans le fond que dans la forme. Un collectif relativement nouveau certes mais pas inconnu. En effet, malgré quelques nouveaux membres, on retrouve le groupe des NAP, un collectif rap emblématique des années 90 originaire du Neuhof, un groupe qui a permis de faire émerger le talent d’un certain Abd Al Malik, et oui, encore lui. Donc dans les Beni Snassen on retrouve évidemment Abd Al Malik, Wallen, Bilal, Fabien Coste mais également Matté Falkone, Hamcho et Warda. Voilà pour les présentations.
Dans leur album éponyme, l’ensemble est homogène, très hip-hop (dans le sens où ça aurait pu être plus musical) mais surtout surprenant. Mais dans ce collectif ce n’est pas tant la musicalité de leurs morceaux qui m’a intéressé mais surtout le fond. Enfin, non, je mens, c’est un ensemble qui fait parfaitement corps au final. Le morceau « Spleen et idéal » est parfaitement représentatif de cette osmose. Il y a une véritable ambiance à la fois musicale et vocale qui se marie à merveille au fond. Le refrain en anglais qui appuie l’aspect mélancolique et  hypnotique est un sample du morceau « Damaged » du groupe appelé Plumb. « Spleen et idéal » regroupe Mattéo Falkone et Abd Al Malik, deux MC’s aux écritures très différentes, aux flow très différents mais parfaitement compatibles. Deux styles qui au court d’un morceau, se complètent totalement, ce qui en fait une chanson classique, de mon point de vue, et c’est sans avoir parlé (encore) du fond. Mattéo Falkone propose des couplets plus « accessibles » sans ôter un engagement certain et une écriture poétique, quant à Abd Al Malik, fidèle à lui-même, propose des couplets plus littéraires, des couplets à références en pagaille mais parfaitement organisées. Il ne fait pas que citer, son style unique arrive à nous faire prendre conscience d’un fond engagé, positif et intelligent tout en nous faisant prendre conscience de la beauté de la culture, de son importance. Bref, la première fois que j’ai entendu cette chanson je suis tombé des nues, enfin pas tellement, surtout subjugué.


La référence à Baudelaire est criante, évidemment, mais les références grouillent et nous emmènent, nous bercent. Je trouve l’écriture de ce morceau vraiment géniale pour tout dire, un morceau bien trop sous-estimé à mon goût, comme le collectif d’ailleurs. Des tas de subtilités venant de la plume des deux MC’s, peuplent cette chanson, qui en fait un véritable duo et même plus que ça : une véritable collaboration amicale et artistique. Exemple, qui peut paraître insignifiant : le pont fait entre le 1er couplet d’AAM et celui de Mattéo Falkone : « Pour enfin être » – « Quelqu’un ». Ça paraît con, mais rien qu’un détail comme celui-là m’émerveille.
Parfois, il n’y a pas de rimes, un reproche ? Non, les rimes en poésie ne sont pas inhérentes à la discipline. En rap c’est une constatation un peu plus difficile à avaler, c’est ce qui peut en faire une discipline malheureusement sous-estimée. Là, en l’occurrence cette absence de rimes vient surtout d’Abd Al Malik. Une critique ? Non plus : « Relatif/vide » , « absurde/obscure » , « Nature/plume »… Mais où voulais-je en venir avec tout ça moi ?! Ah oui, malgré cette absence de rimes, il y a une incroyable poésie qui se dégage de tous les couplets. Et c’est sans évidemment parler des rimes présentes, qui elles, sont d’une originalité folle. De plus, les deux MC’s rattrapent cette absence avec de nombreuses rimes internes et un flow qui orchestre parfaitement ce phénomène. Mais le fait incontestable, est que, malgré l’absence sporadique de rimes, la musicalité des mots résonne ! Une musicalité qui fait écho avec un fond bouleversant car parfaitement écrit et parfaitement rappé. Le premier couplet d’ailleurs est emblématique de ce morceau. La chanson débute, le silence se tait, Abd Al Malik kick et nous tue et on est sur le cul autant dans le style et le flow que dans les références qui atteignent subtilement nos tympans et nos cerveaux : de Verlaine à Sénèque et j’en passe. Mais ce n’est pas que du name-dropping (cf le dernier couplet d’AAM), AAM ne fait jamais preuve de complaisance, d’élitisme et c’est ça que je trouve merveilleux chez lui. Cette opinion n’engage évidemment que moi, mais AAM ne fait que tendre des perches, il n’étale pas orgueilleusement sa culture pour se mettre sur un piédestal. En plus de citer, il construit véritablement une réflexion en partant de ce point de départ. Il est presque un prof qui a ce truc en plus, en plus des autres profs (rappeurs ?), qui nous intéresse, qui nous donne envie d’aller voir ailleurs, d’aller dépoussiérer les livres. C’est d’ailleurs exactement l’impact qu’il a eu sur moi. Et cette chanson est un véritable cours, un cours de vie, un cours de culture G auquel j’ai assisté avec émerveillement, et auquel j’assiste régulièrement.
Les deux MC’s évoquent la rue et le spleen qui en découle à force du quotidien. la « tess » est souvent certes périphérique mais elle n’en reste pas moins victime des valeurs que prône notre nouveau monde : l’argent, la rolex, la réussite, l’individualisme. Il y a le rêve américain, mais dans un monde totalement globalisé, le rêve est le même au delà de toutes les frontières et océans. C’est un thème récurrent dans le rap, alors qu’est-ce que cette chanson a de différent. Tout d’abord le style et l’écriture, tout simplement, c’est à la  croisée de l’abordable et du complexe. Puis il y a là tout le positivisme cher à Abd Al Malik, la volonté de prouver qu’ailleurs il y a quelque chose, et quelque chose de bien plus lumineux. Pas forcement ailleurs de la rue dans le sens géographique, même si « faut bouger pour devenir grand », mais ailleurs comme source de valeurs, source culturelle. Ils responsabilisent les individus tout en pointant les injustices et problématiques systémiques. Même si en réalité, cela est plus complexe, le rap reste un témoin de la société, un thermomètre. Et, ce que j’apprécie justement dans ce morceau c’est non pas de faire un état des lieux des cités qui ne  concerne que les concernés, parce cela a déjà été fait au début du rap français, il fallait parler de ceux qu’on ne voyait pas et qu’on n’entendait pas. Alors il fallait renouveler, le dada d’AAM justement. Même s’ils parle de la rue, les deux MC’s dressent un portrait de notre prison à tous et mettent sur la table ses valeurs délétères. Ils partent d’un point de vue singulier pour en faire une allégorie que chacun partage et subit. Partir d’un spleen pour aborder un idéal !
Lorsque j’ai fait découvrir cette chanson à une amie, elle avait tendu elle-même cette perche en organisant autour de ce morceau un petit jeu. Un petit jeu à l’attention des nouveaux auditeurs, auquel nous avions déjà joué tous les deux : essayer de trouver toutes les références. Je ne vous le demande pas ici, à l’époque de ce jeu nous étions beaucoup plus jeunes, tout comme notre culture. Alors ce jeu, à l’idée que je peux me faire de mon lectorat peut paraître un peu facile. Mais quoique, pour les non-initiés à la littérature et à la philosophie, cela peut-être un bon exercice de découverte, peu importe l’âge. Et c’est d’ailleurs un de mes objectifs : la découverte.
Peut-être que de mon côté je surestime ce morceau et ce collectif… Je surestime en voyant l’impact qu’une simple chanson de ce genre peut avoir sur moi. Dans ce cas j’accepte mon manque d’objectivité parce que j’accepte l’impact du rap et de la musique sur ma personne, elle me rend égoïste : « Émoi, émoi, émoi ! »
À vous de vous faire votre propre avis. En revanche, je ne peux plus entendre que le rap, le hip-hop plus largement, n’est pas de la musique, n’est pas de l’art. « Le rap est une sous-culture, d’analphabètes » ? « Vous avez déjà entendu les paroles des rappeurs, vous ? ». Ouep et check les lyrics qui suivent mec ! Parler du spleen pour prôner et construire un idéal, la définition du rap ? Enjoy !

Spleen et Idéal – Beni Snassen (paroles)

Il pleut sur la tess comme il pleure dans mon cœur
Le Spleen gris béton armé ajoute à l’aigreur
Je lis les lettres à Lucillius comme si j’étais en zonz’
Faire obstacle aux supplices, sait-on ?
Je regarde, à travers la fenêtre d’mon HLM
Not’ monde n’est-il pas celui de Georges Orwell
Mes rêves furent littéraires, et ma vie fut prisonnière
D’un environnement ou fallait avoir pour enfin être.

Quelqu’un, d’où je viens, t’es rien si t’as pas de cash
Putain t’es rien si t’as pas cash
Ça respecte le bien, critique le mal
Tout le monde pense que la délinquance compense le fait qu’on a pas de chance.
J’saisis la mienne, rien à foutre qu’y ait des saisies des perquiz’
Saisir ce qui m’motive, mon alibi à la vie que je mène
L’HLM malmène les existences
Comme la mienne c’est ça le blème.

REFRAIN :
Dreaming comes so easily
Cause it’s all that I’ve know
Dreaming comes so easily
Cause it’s all that I’ve known

J’aurais voulu être un bon élève
La rue enlève les rêves, ramène au cauchemar
Depuis que la meux est entrée dans le quartier,
Ça part en yeucs, un connard de plus
Qui veux changer quand c’est trop tard.

La rue ses avatars les tasses et les couche-tard
J’allais à la fac quand d’autres allaient au mitard
Quelle est mon histoire ? Celle du peuple noir, j’aime la France
Toi pourquoi tu veux pas le voir.

Aveuglée la justice pisse sur les gens de mon espèce.
On crie ” Nique la Police” quand il passent on les caillasse
Qu’est-ce qu’ils représentent d’autres,
Que les nôtres derrière les barreaux
Lors d’une bavure, leurs bourreaux.

La seule vérité absolue c’est que tout est relatif.
J’ai déconstruit je suis allé au-delà des apparences vides
Rêves de cailles parce qu’il y’a trop de failles en toi
En nous, comme ce monde on devient tous fous.
REFRAIN
L’argent facile, l’argent façonne
L’argent fascine, la somme de toutes les peurs
Et plus jamais j’raisonne
Les dealers, les braqueurs, je connais par cœur
Les vices, les risques à prendre ceux qu’on appréhende
Ceux qui se laissent pas prendre, je suis comme Levis
Plus j’me dégrade plus je prends de la valeur
J’combine marteau, tournevis, je suis un voleur
L’intérim du crime, faut que je change de pensée.

La rue est devenue le plus grand théâtre de l’absurde
Obscur comme ma peau dans le regard d’une ordure
Poétiser la merde n’en change pas la nature
Mais j’ai transcendé la banlieue avec ma plume
Le CID en version black appelle-moi Othello,
Style de rap expressionniste, comme Pablo époque bleue
J’ai le blues comme BB king
Ma bibliothèque, mes livres sont mes seuls bling bling.
Et tu le sais.
REFRAIN

Ils sont tout de même passés dans l’émission « ce soir ou jamais » présentée par Frédéric Taddeï : une expérience live.

« Je suis Pierre Bourdieu avec un baggy jeans parce que je conceptualise avec des effets de style »

[Beni Snassen – Besoin d’oxygène]

Autre morceau :

À nous seuls (Wallen et Abd Al Malik)

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2 réflexions sur “Spleen et Idéal (2)

  1. Oulala, c’est pas Wallen qui chante le refrain. C’est un samPle de Damaged du groupe Plumb. Pas mal l’article, mais vous devriez verifier vos sources a l’avenir! ^^

    • Merci pour l’information, je ne connaissais absolument pas ce groupe. J’ai découvert « spleen et idéal » en live en fouillant sur le net et il s’avère qu’en live, c’est bel et bien Wallen qui s’y colle pour le refrain (comme on peut le voir dans la vidéo live que j’ai ajoutée en fin de billet). Mais en effet, il s’agit bien d’un sample pour la chanson originale, merci bien. Erreur réparée, cela m’a permis de découvrir quelque chose et de le faire partager !

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