Petit pays – Gaël Faye

Où l’on reparle de Milk Coffee And Sugar

Avant-propos

Aujourd’hui, ce n’est pas moi qui ai le privilège de vous servir ce café sans sucre (vous comprendrez). Mais Soufiane K, que je dois remercier pour cette succulente critique dégustée et avec qui je partage évidemment l’avis mais également avec qui j’ai un point commun (à ma connaissance, sinon je suis sûr que c’est davantage), celui d’aimer Milk Coffee & Sugar, ce groupe musicalement et positivement illuminé, dont Gaël Faye fait partie (Si vous ne le connaissez pas encore). D’où mon envie de partager son billet avec vous aujourd’hui.
Un billet publié sur ce tout nouveau blog à l’essence existentielle : Soufianekha

Musique !

Gaël Faye (Milk, Coffee, Sugar) livre le premier extrait de son prochain album solo. Je voulais attendre l’album sorti pour écrire un article à son propos. Je redoutais même une déception, la barre était très haute avec l’album du groupe ( dont j’ai déjà parlé, dans une autre vie) ; Faye n’aurait pas été le premier artiste à moins briller en solo qu’en groupe.
Aussi, après de longues hésitations, j’ai écouté le morceau, en boucle, en reboucle et ainsi de suite, et l’article s’est fait pressant, impérieux, immédiat.

Une boucle de guitare sèche pour entrer en scène.
Un instrument qu’on n’entend habituellement pas dans le rap et de fait, je voulais du rap, du bon rap, alors j’ai appréhendé la suite – les principes puristes de celui qui apprend le rap à l’école du micro d’argent, sûrement.
Je voulais du rap donc, du bon rap, je n’ai pas été déçu. Milk Coffee Sugar repoussait déjà les limites de l’art, Gaël Faye en fait autant, sinon mieux, pour ce premier morceau de son album perso.

La justesse dans chacun des choix artistiques, c’est ce qui transparaît d’abord de l’oeuvre.
Une jolie mélodie, simple et entraînante, propre à illustrer et le grain apaisant de la guitare sèche, et la valeur des textes. A l’occasion, elle sera ponctuée de percussions, et d’un refrain en langue locale (je ne ferai pas l’affront d’une supposition hasardeuse), interprété par Francis Muhire. Un refrain ambivalent, en langue inconnue, mais qui se passe de traduction : le sens transpire dans l’émotion contenue de la voix, une voix brillante et émouvante.
C’est cette émotion qui charrie la totalité du  morceau, qui se marie parfaitement avec le flow de Gaël Faye, un flow d’une voix égale à l’émotion contenue, retenue en une sorte de pudeur élégante.
C’est en fait une véritable prouesse de chanteur que l’artiste nous livre : poser sur une boucle de guitare sèche qui change du boum bap usuel, ce n’est pas à la portée de tous les rappeurs. Mieux, le tout forme une harmonie parfaite. Entre la voix de Muhire, celle de Gaël, la guitare et l’ambiance musicale, il y a une véritable cohérence.  On salue ici un énorme travail de production, trop souvent bâclé dans le rap.

Trois thématiques principales s’alternent dans le texte. Gaël Faye chante l’amour d’un pays d’origine, le Burundi (“Bujumbura t’es ma luciole dans mon errance européenne”), dans des textes teintés de nostalgie, en une description colorée aux accents authentiques. C’est néanmoins la rancœur qui mène le parallèle entre son parcours et celui du “Petit Pays”, entre son exil lointain et les plaies encore fraîches des conflits des pays des Grands Lacs (“Réputation recouverte d’un linceul”). Un pessimisme entre tristesse et colère, et l’écrit pour exutoire :
“Un soir d’amertume entre le suicide et le meurtre j’ai gribouillé ces quelques phrases de la pointe neutre de mon feutre”
“J’ai rêvé trop longtemps de silence et d’aurore boréale à force d’être au sol je me suis pendu avec mon auréole”
“Laissez moi vivre, parole de misanthrope
Citez m’en un seul de rêve qui soit allé au bout du sien propre”
Globalement, j’attendais, au mieux, un morceau d’aussi bonne qualité que ceux de Milk, Coffee, Sugar. Une sorte de nouvelle piste sans Edgard Sekolka, un café sans le sucre. “Petit Pays” n’est en réalité pas comparable avec les œuvres du groupe ( même si une similitude peut être faite avec Hope Anthem). Il promet un album plus personnel, un album surprenant, qui enrichira certainement le patrimoine musical français, autant que l’a fait son prédécesseur.
Il existe peu de morceaux rappés qui sont appréciables par la majorité des gens, on en déplore la musicalité la plupart du temps. Celui-ci a la particularité d’emmener des thématiques, des techniques et un phrasé résolument rap sur des terrains vierges, de brillamment orner d’une mélodie étrangère un domaine familier. Et c’est réussi.

Soufiane K

Dernier point, admirez la réalisation du clip

Je me permets d’ajouter les paroles même si elles sont présentes en complétement d’informations de la vidéo :

Gahugu gatoyi : Petit pays
Gahugu kaniniya : Grand pays
Warapfunywe ntiwapfuye : Tu as été froissé mais tu n’es pas mort
Waragowe ntiwagoka : Tu as souffert, mais la souffrance ne t’a pas abattu

Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque
Loin dans mon exil petit pays d’Afrique des Grands Lacs
Remémorer ma vie naguère avant la guerre
Trimant pour me rappeler mes sensations sans rapatriement
Petit pays je t’envoie cette carte postale
Ma rose mon pétale, mon cristal, ma terre natale
Ça fait longtemps les jardins de bougainvilliers
Souvenirs renfermés dans la poussière d’un bouquin plié
Sous le soleil les toits de tôles scintillent
Les paysans défrichent la terre en mettant le feu sur des brindilles
Voyez mon existence avait bien commencé
J’aimerais recommencer depuis le début, ouais tu sais comment c’est !
Et nous voilà perdus dans les rues de Saint Denis
Avant qu’on soit sénile on ira vivre à Gisenyi
On fera trembler le sol comme les grondements de nos volcans
Alors petit pays, loin de la guerre on s’envole quand ?

Petit bout d’Afrique perché en altitude
Je doute de mes amours tu resteras ma certitude
Réputation recouverte d’un linceul
Petit pays pendant trois mois tout le monde t’a laissé seul
J’avoue j’ai plaidé coupable de vous haïr
Quand tous les projecteurs étaient tournés vers le Zaïre
Il fallait reconstruire mon petit pays sur des ossements
Des fosses communes et tous nos cauchemars incessants
Petit pays te faire sourire sera ma rédemption
Je t’offrirais ma vie à commencer par cette chanson
L’écriture m’a soigné quand je partais en vrille
Seulement laisse-moi pleurer quand arrivera ce maudit mois d’avril
Tu m’as appris le pardon pour que je fasse peau neuve
Petit pays dans l’ombre le diable continue ses manœuvres
Mais tu veux vivre malgré les cauchemars qui te hantent
Je suis semence d’exil d’un résidu d’étoiles filante

Un soir d’amertume, entre le suicide et le meurtre
J’ai gribouillé ces quelques phrases de la pointe neutre de mon feutre
J’ai passé l’âge des pamphlets quand on s’encanaille
Je ne connais que l’amour et la crainte que celui-ci s’en aille
J’ai rêvé trop longtemps de silence et d’aurore boréale
A force d’être trop sage je me suis pendu avec mon auréole
J’ai gribouillé des textes pour m’expliquer mes peines
Bujumbura, tu es ma luciole dans mon errance européenne
Je suis né y’a longtemps un mois d’août
Et depuis dans ma tête c’est tous les jours la saison des doutes
Je me navre et je cherche un havre de paix
Quand l’Afrique se transforme en cadavre
Les époques ça meurt comme les amours
J’ai plus de sommeil et je veille comme un zamu
Laissez-moi vivre, parole de misanthrope
Citez m’en un seul de rêve qui soit allé jusqu’au bout du sien propre.

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