Rainer Maria Rilke – Lettres à un jeune poète

« Je croyais y reconnaître du Rainer Maria Rilke »

Rainer Maria Rilke par Helmuth Westhoff

Il y a quelques semaines je me suis mis à réécouter Léo Ferré d’une oreille plus attentive et un des couplets du poème d’Aragon, que Mr Ferré a mis en chanson intitulé « Est-ce ainsi que les hommes vivent » , fit naître dans mon être une curiosité maladive :
« Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke. »

Je googlelise ce nom singulier et découvre sommairement la personnalité qui se cachait derrière. Sans en savoir plus, une passion me domine et me pousse à me procurer « Lettres à un jeune poète ». Le timing est bon, je dévore cet ouvrage en même temps que les rayons de soleil caressent ma peau, ça rend ma dégustation d’autant plus délicieuse. La cohérence est de bon ton, même si pointe son nez la contradiction : moi, l’esprit lunaire et poétique je croise la route de cet artiste à la réflexion zénith et à la prose solaire. Bouche bée d’humilité, je tombe des nues et me sens pousser des ailes. J’y découvre un poète pluriculturel , solitaire mais d’une bonté sincère offerte avec pédagogie intelligente. Pourquoi parler de bonté et de pédagogie ? Parce que « lettres à un jeune poète » comme le titre nous l’indique est le recueil d’une correspondance entre Franz Xaver Kappus, le jeune poète, et Rilke. Kappus, à peine 20 ans, décide d’envoyer ses « tentatives poétiques » à Rilke et de solliciter son jugement. La correspondance entre les deux artistes débute en 1903 et se termine vers 1908. Seules les réponses de Rilke figurent dans cet ouvrage, malheureusement pour moi. En effet, j’aurais bien voulu lire l’intégralité de cette correspondance passionnante.

Dès la première lettre de Rilke on sent cette humilité et ce sens artistique aiguisé, cette expérience de la vie qui vous grandit, vous emmène vers les hauteurs sans hésiter ni oublier de tendre la main. Voilà ce qu’est « lettres à un jeune poète ». On y parle du comment devient-on poète ou plutôt comment vivre en artiste. De là, Rilke nous offre un aperçu de ses facettes qui s’assemblent avec cohérence et contradictions.
Tout le monde le sait, on ne s’improvise par artiste. Vivre en artiste c’est viscéral, c’est aborder la vie dans son entièreté et donc son absurde et ses contradictions. être artiste c’est également un combat perpétuel contre soi-même, il s’agit d’entrer à l’intérieur de soi, de se découvrir, se perdre et se retrouver. Mais c’est également « la foi en une beauté quelle qu’elle puisse être » et il faut savoir la chercher mais surtout la contempler, la surpasser. « Pour le  créateur il n’y as pas de pauvreté » voilà ce que nous dit Rilke. Le créateur doit créer par nécessité et à travers lui, son vécu. « Ce qui a été vécu n’est jamais trop bas, et le moindre évènement se déploie comme un destin, et le destin lui-même est comme merveilleux, un large tissu, dont chaque fil, guidé par une main infiniment tendre, a été placé près d’un autre fil, et tenu, soutenu par des centaines d’autres. »

Comme nombre d’artistes que j’affectionne, Rilke fait partie de ces grands solitaires à la fois par réflexion mais également malgré-lui. Et, en effet, le thème de la solitude est très présent dans cet ouvrage, la solitude à mettre en relation avec la recherche de l’intériorité de l’artiste et ce qu’il vit. « Les œuvres d’art ont quelque chose d’infiniment solitaire, et rien n’est aussi peu capable de les atteindre que la critique. Seul l’amour peut les saisir, les tenir, et peut être équitable envers elles »
Rilke nous apprend comment devenir poète, vous voulez savoir ? Il n’y a tout simplement pas de recette, mais là encore il s’agit de viscère, de sensibilité, d’intériorité, de feu incandescent qui peut brûler les doigts tenant la plume, dangereux mais nécessaire. Il faut laisser « chaque impression et chaque germe de sensibilité s’accomplir en vous dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient, là où l’intelligence proprement dite n’atteint pas, et laissez-les attendre, avec une humilité et une patience profondes, l’heure d’accoucher d’une nouvelle clarté : cela s’appelle vivre l’expérience de l’art. » Toujours ce  clair-obscur qu’il faut non seulement assumer mais se laisser submerger par ce dernier.
« Lettres à un jeune poète » aborde la poésie de manière existentielle, qu’une réflexion, plutôt qu’une vie entière et dynamique, peuplée d’expériences, doit nourrir. Un va-et-vient constant.

« vivre et écrire en rut »
L’expérience de l’art est proche de la vie sexuelle, nous dit Rilke, de sa jouissance, de sa douleur, deux phénomènes paradoxaux qui pourtant se complètent totalement, une pièce à deux faces, une pièce de félicité.
En bref, être artiste c’est se confronter à l’entièreté de l’existence, son bonheur, sa tristesse, son absurde, sa solitude pour toujours se diriger vers les hauteurs. On a rapproché Rilke de Nietzsche et en effet, sur certains points comme la phrase précédente, Rilke est Nietzschéen. Le poète doit se mettre du côté du grave, de l’extrême, du danger, du fardeau comme la solitude, l’amour, le sensible car « elle est tellement plus humaine, cette insécurité pleine de dangers… » Malgré leurs bienfaits, l’amour, la solitude, le sensible sont également des poisons, qui à la fois enveniment l’être pour mieux le saisir dans son intégralité.  Tout ça pour sans cesse trouver le nouveau en nous, c’est pour cela que les réflexions de Rilke sont solaires, malgré leur gravité c’est justement toujours pour gravir et dépasser, se redécouvrir et créer.

« Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie toute espèce de trouble, de douleur, de mélancolie, quand vous ne savez rien du travail que ces états font sur vous ? »
C’est aussi quelque chose que l’on retrouve chez Nietzsche, le thème de la douleur, le fait de l’accepter pour la sublimer.

« Ne croyez pas que celui qui essaie de vous réconforter vit sans peine parmi les mots simples et calmes qui parfois vous font du bien. Il y a dans sa vie beaucoup de peine et de tristesse, dans cette vie qui reste loin en deçà de vous. Si, à vrai dire, il en était autrement, il n’aurait jamais pu trouver ces mots. »

« Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent, simplement, de nous voir un jour beaux et vaillants »

Voilà ce qu’enseigne Rilke à ce jeune poète tourmenté. À la lecture, nous sommes ce jeune poète, on prend une claque de lucidité et on se confronte à cette réflexion globale et paradoxale qu’il est vitale de méditer, de retourner…
Et outre ces enseignements salutaires, « lettres à un jeune poète » est bien plus complet que cela. En effet, après avoir terminé cette correspondance, on peut découvrir sa prose proposant toujours une réflexion sur l’art et la place du poète avec « sur le poète » , « Instant vécu » et « Bruit originaire ». Mais ce n’est pas fini, en dernière partie, cet ouvrage nous fait découvrir en dernier lieu la poésie de Rilke. Je parlais d’artiste pluriculturel au début parce que cette partie où l’on peut lire sa poésie, il l’a écrite en français. Rainer Maria Rilke naît à Prague en 1875 et fait de nombreux voyage entre l’Italie, la Suède, la Suisse, la Russie ou encore le Danemark, l’Allemagne et bien évidemment la France. De là, Rilke a écrit en Allemand mais également en français et s’est heurté aux enjeux et problématiques liés à la langue, car elle n’est pas qu’un moyen de communication mais représentation du monde, culture etc… Dans cette dernière partie, on peut arpenter la poésie française de Rilke avec « Vergers », totalement sublimissime et « Les quatrains valaisans ».

Depuis ça, Rilke m’obsède et surtout me poursuit. Récemment j’ai souillé un article à cause de ça :
http://delaculture.wordpress.com/2012/02/05/si-tu-suis-mon-regard-le-recit-du-trash-yeye-benjamin-biolay/
D’ailleurs je vous conseille de lire « Pour écrire un seul vers » de Rainer Maria Rilke, sublime ! Si vous avez lu l’article de ce lien, vous comprendrez.
D’ailleurs au carré, je vous conseille d’aller jeter un œil à ce site !
Bon allez, par bonté et partage inconditionné je fais un ajout de dernière minute :
Benjamin Biolay – Pour écrire un seul vers par Michel Aumont – Introduction de son concert « Si tu suis mon regard »

« L’art aussi n’est qu’une façon de vivre »

Et je termine avec deux dédicaces poétiques :

« On arrange et on compose
les mots de tant de façons,
mais comment arriverait-on
à égaler une rose ? »

[Extrait 53, de Vergers – Je n’ai nul besoin de citer son nom, présente dans mon espace, comblant les crevasses soignant les ecchymoses, elle fait beaucoup au nom de la rose]

« Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui la dénude,
que ton corps s’exalte pour
l’onde ronde et rude

Sans repos tu changes d’habit,
même de chevelure;
derrière tant de fuite, ta vie
reste présence pure. »

[Petite cascade, Les quatrains Valaisans – je garde cette dédicace pour moi]

Ce poète obsédé, m’obsède, m’a possédé, et m’a cédé ses obsessions…

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2 réflexions sur “Rainer Maria Rilke – Lettres à un jeune poète

  1. 😀 et moi qui ai toujours détesté Benjamin Biolay…
    « Hhhha le « prise de tête », la musique c’est la musique avant tout et pas les mots ! »
    😀
    Et ben j’ai adoré cette intro de concert et adoré bien sûr partager ta passion pour ce poète.
    Tu as le don de me faire aller là où je ne serais jamais allée ! 😀
    Et c’est tant mieux ! 😉

  2. Cette ondine sourit toujours
    Au vent qui la dénude :
    Il le fait avec tant d’amour,
    Et sans se montrer rude.

    Puis il lui propose un habit
    De claire transparence ;
    Sous la cascade au fier débit,
    Tu peux la voir qui danse.

    Rilke, pour faire son portrait,
    Prend sa plus belle plume ;
    Je viens ensuite et j’en extrais
    La savoureuse écume.

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