Pour écrire un seul vers – Rilke

Ce poète obsédé, m’obsède, m’a possédé, et m’a cédé ses obsessions…

Je sous-titre ce billet ainsi pour indiquer la continuité d’un billet précédent sur Rilke qui finissait comme celui-ci débute. Mais également pour vous divulguer à nouveau, non sans mystère, mon obsession pour ce poète et ces vers qui m’éviscèrent.
Je trimballe alors depuis peu « Les cahiers de Malte Laurids Brigge » dans ma sacoche acquis en me vidant les poches. Qu’importe, le jeu en vaut largement la chandelle. Je ne ferais pas une critique de l’ouvrage, je l’ai à peine entamé et déjà il me pâme. Je peux en résumer le fil conducteur rapidement, sans trop me fouler je cite la quatrième de couverture : « Arpentant les rues de Paris, le jeune Danois Malte Laurids Brigge repense à son enfance légendaire dans le château de ses ancêtres, au bord de la Baltique, et aiguise sa sensibilité extrême au monde qui l’entoure. Au fil de ces cahiers, où se mêlent émotion et poésie, affluent les souvenirs et les angoisses de Rilke lui-même. »
Dans ces 223 je me mets à chercher ce pourquoi j’avais acheté ces cahiers : « pour écrire un seul vers » le passage qui m’a tant obsédé. Je feuillette l’ouvrage et je m’aperçois que la tâche sera plus compliquée que ce que j’imaginais étant donné qu’il s’agit d’une sorte de roman/journal intime non de poésie ou de lettres, et que tout s’enchaîne sans titre ou partie. Mon entrain exagéré et ma persévérance ont raison de cette perdition littéraire, ce labyrinthe scriptural existentiel. Page 25, je m’empresse d’entourer ce chiffre comme un chercheur qui aurait trouvé sa pépite. Je m’y replonge pour me noyer, m’y perdre, me choyer de verbes et me retrouver :


Pour écrire un seul vers

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver  qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

[Rainer Maria Rilke – Les cahier de Malte Laurids Brigge, édition le point, p. 25]

Tirée de jackcoughlin.com (artiste très intéressant)

Le passage sur les souvenirs m’a particulièrement bouleversé. Je me revois encore presque chialer en lisant Un Roman Français de Beigbeder dont le début m’a transpercé comme une épée. À chaque coup retentissait ce discours étrange « l’enfance, l’enfance dont tu n’as aucun souvenir, pas de chance ». Étais-je né ? Amnésique ? traumatisé ? Né sans tête comme ce chevalier hanté ? Les souvenirs, en avais-je trop accumulés ? Ne pas se souvenir c’est mourir. Plus j’y pensais plus j’étais oppressé et moins j’étais attentif. On apprend à prendre son temps. L’existence que je mène et ceux qui la peuplent m’enseignent la sérénité et la force de l’esprit. Pour cela il faut avoir du temps, du temps libre, le temps de penser et de ne pas penser, de se battre et d’abandonner, le temps d’aimer, et bien sûr le temps d’oublier. Voilà surement ce qui explique mon absence de ponctualité, je ne voudrais pas me mettre à la recherche du temps perdu et « la ponctualité est une voleuse de temps« , nous affirme Wilde dont je me sers comme viatique à ce billet éparpillé.
Encore une fois je me fais cette réflexion plus large, dans cette existence où tout va trop vite et dans laquelle chacune de nos minutes est comblée presque chronométrée, ne voudrait-on pas nous faire oublier ? Assassiner nos souvenirs, notre mémoire qui n’a pas de prix si ce n’est celui de la sensibilité ? Ne voudrait-on pas nous faire mourir ? … Nourris aux antalgiques, aux anti-dépresseurs et à l’activité ordonnée (à double sens) nous ne faisons plus l’expérience de la douleur et de la lenteur, donc de l’entièreté. Un phénomène tragique qui nous emmène vers le simple fait d’exister et non de vivre, chose qui est la plus rare au monde.
Du haut de ma prétention qui puise sa force dans la jeunesse que je porte comme une armure, j’ai découvert que j’avais l’âme d’artiste sans pour autant avoir d’art. Quel est le rapport ? Celui que Rilke nous enseigne à travers ses écrits : le rapport à la sensibilité et au monde, que dis-je, le rapport ? Plutôt ce coït intense qui, loin d’être inné, s’apprend, se découvre et se déploie dans le but de plonger pleinement dans l’existence où la lune argentée et le soleil luisant ne sont que les deux revers de cette dernière. Être artiste ce n’est pas seulement peindre, écrire ou sculpter mais avant tout faire l’expérience du sensible et de l’entier, du monde et de l’Autre de la tête au pied. Avant de créer il faut se créer soi. C’est également, comme nous le scande Mr Oxmo Puccino dans son morceau « Artiste« ,   « ARRtiste c’est pas difficile, on essaie de faire un pull avec dix ficelles ». Je vous laisse méditer.
Les souvenirs oubliés, c’est mon épitaphe gravé sur la pierre de mon existence loin d’être une tombe, plutôt que je tombe pour elle. J’avais bien sûr conscience de ne pas être l’unique victime de cette amnésie et cela n’enlevait en rien mon ressenti, cette peur étrange.
Des souvenirs retrouvés maintenant, en même temps que je gravis une marche de l’existence, comme un prologue du présent. Plus je vis, plus je me souviens et plus ces souvenirs deviennent mon sang, mon regard, mes gestes…  Voilà comment je deviens et que je vogue vers l’éternel devenir. Un ping-pong existentiel entre passé et présent.
Comment en suis-je arrivé là ? C’est l’apologie de ce que j’ai appelé le « citoyen artiste ».

« Ce qui est vrai de l’art est vrai de la vie »
[Oscar Wilde]

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