Happy meal

L’art de tomber de haut. Je vous le donne en mille !

Dans le cadre d’un de mes cours qui a pour thème la « sociodidactique de l’écrit » (passons si vous le voulez bien) j’ai eu la chance de devoir lire et étudier une nouvelle d’Anna Gavalda intitulée comme ce billet « Happy Meal ». C’est le premier truc que je lis de Gavalda. En dépit du titre de ce cours un peu lourdingue à première vue, la balance s’est équilibrée en lisant cette nouvelle synonyme de légèreté. Une traître nouvelle, qui par sa légèreté se lit d’une traite, nous faisant ainsi tomber à pleine vitesse dans un somptueux piège que l’art du récit sait tendre par la grâce de l’habileté et de la passion de ses auteur(e)s qui sur des lignes et pages blanches s’étendent.
Ce récit, sans en dévoiler et sans trop savoir pourquoi, m’a bouleversé. Peut-être pour avoir été si crédule ? Peut-être parce que jusqu’à la dernière ligne j’ai plongé dans les abysses par procédé d’identification, lui-même engendré par ma sensibilité à fleur de peau. Que sais-je ?
En lisant ce genre de nouvelle, on constate ce que la littérature met en jeu et met en branle. On se rend compte du pouvoir des mots et de l’art du récit qui mettent en émoi toute la singularité d’un lecteur, son imagination, son vécu, sa culture et sa façon de percevoir le monde. Une tempête existentielle qui se déchaîne lorsque nous randonnons sur les sentiers sinueux et bicolores de cette montagne littéraire. Ceci explique que je n’aie qu’une seule femme, celle que je vois en la littérature. La littérature est la seule femme qui ne peut que m’aimer, sans contrainte, sans condition. Elle n’a d’amour que le reflet du mien. Passons cette digression aphoristique pour retourner à l’art de la poétique.

En me renseignant un peu, je me suis rendu compte que cette nouvelle était justement très connue et utilisée par l’éducation nationale et que de nombreux articles du même acabit que celui-ci grouillaient un peu partout sur la toile. Qu’importe, mieux vaut dix, vingt, trente articles sur le sujet plutôt qu’aucun. Alors évidemment, de mon point de vue de lecteur amateur, cette nouvelle n’a pas ce récit et cette angoisse d’un Horla de Maupassant ou cette juste légèreté réaliste d’un Cœur Simple mais Happy Meal touche par sa simplicité et son procédé narratif.
Bonne lecture.

Happy Meal

« Cette fille, je l’ aime. J’ai envie de lui faire plaisir. J’ai envie de l’inviter à déjeuner. Une grande brasserie avec des miroirs et des nappes en tissu. M’asseoir près d’elle, regarder son profil, regarder les gens tout autour et tout laisser refroidir. Je l’aime. « D’accord, me dit-elle, mais on va au McDonald. » Elle n’attend pas que je bougonne.
« Ça fait si longtemps… ajoute- t-elle en posant son livre près d’elle, si longtemps… » Elle exagère, ça fait moins de deux mois. Je sais compter. Mais bon. Cette jeune personne aime les nuggets et la sauce barbecue, qu’y puis-je ? Si on reste ensemble assez longtemps, je lui apprendrai autre chose. Je lui apprendrai la sauce gribiche et les crêpes Suzette par exemple. Si on reste ensemble assez longtemps, je lui apprendrai que les garçons des grandes brasseries n’ ont pas le droit de toucher nos serviettes, qu’ils les font glisser en soulevant la première assiette. Elle sera bien étonnée. Il y a tellement de choses que je voudrais lui montrer… Tellement de choses. Mais je ne dis rien. Je prends mon pardessus en silence. Je sais comment sont les filles avec l’avenir : juste prometteuses. Je préfère l’emmener dans ce putain de McDo et la rendre heureuse un jour après l’autre.

Dans la rue, je la complimente sur ses chaussures. Elle s’en offusque: « Ne me dis pas que tu ne les avais jamais vues, je les ai depuis Noël ! ». Je pique du nez, elle me sourit, alors je la complimente sur ses chaussettes. Elle me dit que je suis bête. Tu penses si je le savais. J’éprouve un haut-le-coeur en poussant la porte. D’une fois sur l’autre, j’oublie à quel point je hais les McDonald. Cette odeur: graillon, laideur et vulgarité mélangés. Pourquoi les serveuses se laissent-elles ainsi enlaidir ? Pourquoi porter cette visière insensée ? Pourquoi les gens font-ils la queue ? Pourquoi cette musique d’ambiance ? Et pour quelle ambiance ? Je trépigne, les gens devant nous sont en survêtement. Les femmes sont laides et les hommes sont gros. J’ai déjà du mal avec l’humanité, je ne devrais pas venir dans ce genre d’endroit. Je me tiens droit et regarde loin devant, le plus loin possible: le prix du menu best-of McDeluxe. Elle le sent, elle sent ces choses. Elle prend ma main et la presse doucement. Elle ne me regarde pas. Je me sens mieux. Son petit doigt caresse l’intérieur de ma paume et mon cœur fait zigzag. Elle change d’avis plusieurs fois. Comme dessert, elle hésite entre un milkshake ou un sundae caramel. Elle retrousse son mignon petit nez et tortille une mèche de cheveux. La serveuse est fatiguée et moi, je suis ému. Je porte nos deux plateaux. Elle se tourne vers mol :

-Tu préfères le coin fumeur, j’imagine ?
Je hausse les épaules.
-Si. Tu préfères. Je le sais bien.

Elle m’ ouvre la voie. Ceux qui sont mal assis raclent leur chaise à son passage. Des visages se tournent. Elle ne les voit pas. Impalpable dédain de celles qui se savent belles. Elle cherche un petit coin où nous serons bien tous les deux. Elle a trouvé, me sourit encore, je ferme les yeux en signe d’acquiescement . Je pose notre pitance sur une table dégueulasse. Elle défait lentement son écharpe, dodeline trois fois de la tête avant de laisser voir son cou gracile. Je reste debout comme un grand nigaud.

-Je te regarde.
-Tu me regarderas plus tard. Ça va être froid.
-Tu as raison.
-J’ai toujours raison.
-Presque toujours.

Petite grimace. J’allonge mes jambes dans l’allée. Je ne sais pas par quoi commencer. J’ai déjà envie de fumer. Je n’aime rien de tous ces machins emballés. Un garçon au crâne rasé est interpellé par deux braillards, je replie mes jambes pour laisser passer ce morveux. J’ai un moment de doute. Que fais-je ici ? Avec mon immense amour et ma pochette turquoise. J’ai ce réflexe imbécile de chercher un couteau et une fourchette. Elle me dit :

-Tu n’es pas heureux ?
-Si, si.
-Alors mange !

Je m’exécute . Elle ouvre délicatement sa boîte de nuggets comme s’il s’était agi d’un coffret à bijoux. Je regarde ses mains. Elle a mis du vernis violet nacré sur ses ongles. Couleur aile de libellule. Je dis ça, je n’y connais rien en couleur de vernis, mais il se trouve qu’elle a deux petites libellules dans les cheveux. Minuscules barrettes inutiles qui n’arrivent pas à retenir quelques mèches blondes. Je suis ému. Je sais, je radote, mais je ne peux rn’ empêcher de penser: « Est-ce pour moi, en pensant à ce déjeuner, qu’elle s’est fait les ongles ce matin ? » Je l’imagine, concentrée dans la salle de bains, rêvant déjà à son sundae caramel. Et à moi, un petit peu, fatalement. Elle trempe ses morceaux de poulet décongelés dans leur sauce chimique. Elle se régale.

-Tu aimes vraiment ça ?
-Vraiment.
-Mais pourquoi ?
Sourire triomphal.
-Parce que c’est bon.

Elle me fait sentir que je suis un ringard, ça se voit dans ses yeux. Mais du moins le fait-elle tendrement. Pourvu que ça dure, sa tendresse. Pourvu que ça dure. Je l’accompagne donc. Je mastique et déglutis à son rythme. Elle ne me parle pas beaucoup mais j’ai l’habitude, elle ne me parle jamais beaucoup quand je l’emmène déjeuner: elle est bien trop occupée à regarder les tables voisines. Les gens la fascinent, c’ est comme ça. Même cet énergumène qui s’essuie la bouche et se mouche dans la même serviette juste à côté a plus d’attrait que moi. Comme elle les observe, j’en profite pour la dévisager tranquillement. Qu’est-ce que j’aime le plus chez elle ? En numéro un, je mettrais ses sourcils. Elle a de très jolis sourcils. Très bien dessinés. Le bon Dieu devait être inspiré ce jour-là. En numéro deux, ses lobes d’oreilles. Parfaits. Ses oreilles ne sont pas percées. J’espère qu’elle n’aura jamais cette idée saugrenue. Je l’en empêcherai. En numéro trois, quelque chose de très délicat à décrire… En numéro trois, j’aime son nez ou, plus exactement, les ailes de son nez. Ces deux petites courbes de chaque côté, délicates et frémissantes. Roses. Douces. Adorables. En numéro quatre… Mais déjà le charme est rompu: elle a senti que je la regardais et minaude en pinçant sa paille. Je me détourne. Je cherche mon paquet de tabac en tâtant toutes mes poches.

-Tu l’as mis dans ta veste.
-Merci.
-Qu’est-ce que tu ferais sans moi, hein ?
-Rien.
Je lui souris en me roulant une cigarette.
– Mais je ne serais pas obligé d’aller au McDo le samedi après-midi !

Elle s’en fiche de ce que je viens de dire. Elle attaque son sundae. Du bout de sa cuillère, elle commence par manger tous les petits éclats de cacahuètes et puis tout le caramel. Elle le repousse ensuite au milieu de son plateau.

-Tu ne le finis pas ?
-Non. En fait, je n’aime pas les sundae. Ce que j’aime, c’est juste les bouts de cacahuètes et le caramel mais la glace, ça m’écoeure…
-Tu veux que je leur demande de t’en remettre ?
-De quoi ?
-Eh bien des cacahuètes et du caramel.
-Ils ne voudront jamais.
-Pourquoi ?
-Parce que je le sais. Ils ne veulent pas.
-Laisse-moi faire…

Je me lève en prenant son petit pot de crème glacée et me dirige vers les caisses. Je lui fais un clin d’oeil. Elle me regarde amusée. Je balise un peu. Je suis son preux chevalier investi d’une mission impossible. Discrètement, je demande à la dame un nouveau sundae. C’est plus simple. C’est plus sûr. Je suis un preux chevalier prévoyant. Elle recommence son travail de fourmi. J’aime sa gourmandise. J’aime ses manières. Comment est-ce possible ? Tant de grâce. Comment est-ce possible ?

Je réfléchis à ce que nous allons faire ensuite… Où vais-je l’emmener ? Que vais-je faire d’elle ? Me donnera-t-elle sa main, tout à l’heure, quand nous serons de nouveau dans la rue ? Reprendra-t-elle son charmant pépiement là où elle l’avait laissé en entrant ? Où en était-elle d’ailleurs ? …Je crois qu’elle me parlait des vacances… Où irons-nous en vacances cet été ? … Mon Dieu ma chérie, mais je ne le sais pas moi-même… Te rendre heureuse un jour après l’autre, je peux essayer, mais me demander ce que nous ferons dans six mois… Comme tu y vas… Il faut donc que je trouve un sujet de conversation en plus d’une destination de promenade. Preux, prévoyant et inspiré. Les bouquinistes peut-être… Elle va râler… « Encore! » Non, elle ne va pas râler. Elle aussi aime me faire plaisir. Et puis, pour sa main, elle me la donnera, je le sais bien.

Elle plie sa serviette en deux avant de s’essuyer la bouche. En se levant, elle lisse sa jupe et réajuste le col de son chemisier. Elle prend son sac et me désigne du regard l’ endroit où je dois reposer nos plateaux. Je lui tiens la porte. Le froid nous surprend. Elle refait le noeud de son écharpe et sort ses cheveux de dessous son manteau. Elle se tourne vers moi.

Je me suis trompé, elle ne me donnera pas sa main puisque c’est mon bras qu’elle prend.

Cette fille, je l’aime.

C’est la mienne. Elle s’appelle Valentine et n’a pas sept ans. »

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