Est-il possible ?

Sans titre-1

Dans ma tête c’est le Vésuve ! Mon agenda est un bouchon qui empêche la lave de s’écouler, de libérer le trop-plein. Un trop-plein qui me pompe et me fait tomber dans un sur-place étrange, une demi-mesure qui me pèse, il devrait plutôt décimer Pompéi ! Je sais qu’il en serait capable.
Et, le temps, ah le temps, qui me susurre sensuellement « Mon beau, seras-tu faire sans ? Je serai absent quelques temps ». À l’écoute de ses paroles, mes yeux pétillent et mes pupilles se dilatent, j’affiche un rictus satisfait et l’air d’un drogué, sa voix de sirène me titille et m’envoûte. Aurais-je la force d’Ulysse ?
Dans ma tête c’est le Vésuve ! Est-il possible de la soulager ? Comment faire germer l’éruption volcanique quand le temps arrive à son terme, dame nature a besoin de temps pour se faire belle. Il en est ainsi pour M’sieur ratures.
Est-il possible que dans ma tête ce soit le Vésuve ? L’exagération est un diablotin qui a élu domicile sur mon épaule gauche et me dicte ces paroles :
J’ai envie, que dis-je, j’ai une obsession visant à vouloir parler et écrire sur tellement de choses ! Je voudrais… au diable cette politesse du conditionnel qui sous-entend que je suis soumis à des conditions; je ne dirai pas « s’il vous plaît » et je saisis une liberté du « quand dire, c’est faire » et scande je veux !
Je veux parler de Céline, de Rilke, d’actualité, de Fabrice Luchini et que sais-je encore… Cela tombe à pic, puisque je vais parler de Céline, de Rilke et de Fabriche Luchini.
Je  viens, je veux, je vais, voici mon nouveau jeu, bien trop souvent j’ai joué à 1,2,3 sommeil ! Au diable le sommeil, je vous convie à ce voyage au bout de la nuit, je compte  1,2,3 soleil !

Fabrice Luchini, acteur français loin de passer inaperçu, est un Homme-pont. Artiste, acteur, altruiste, exagérateur, simple ambianceur ? Qu’importe, c’est un happeur. Homme de lettres, qui s’amène avec Nietzsche sous le bras lors de sa première rencontre avec le cinéaste Éric Rohmer, il possède cette vivacité et cette pensée qui lui sont singulières. Lui qui ne voulait pas devenir acteur, en vient à exceller dans la dramaturgie, la mise en scène et l’emphase lors de ses apparitions publiques et devient un homme de l’être. À chaque prise de parole, il happe et déclame comme un rappeur, Fabrice Luchini, personnage excentrique, est un happeur. Du patronyme Luchini j’en retire une néologie…
Il y a un quelques temps j’ai regardé, à nouveau, Empreintes, une émission télé de France 5 qui dresse le portrait d’une personnalité, cette fois l’émission lui était consacrée.
Cet amoureux de littérature, ce cannibale d’auteurs, ce glouton de mots, de vers, de phrases, aficionados de la déclamation publique ne peut s’empêcher de régurgiter à son public ce qu’il a appris par cœur à force de relectures qui ne le lassent pas. Il ne peut s’empêcher de faire partager ces saveurs qui, lors de la digestion, sont passées par son cœur. À chaque prestation, peu importe qu’il surjoue et exagère, il dresse un banquet littéraire dans lequel on se perd avec délectation.
Une façon d’être particulière qui lui confère, de surface, une joie de vivre qu’il nous transmet via son excentricité. Lorsqu’il s’emporte, il nous transporte.
Mais n’est-ce pas le comportement d’un individu profondément triste, qui a trouvé en la littérature sa Pénélope, une manière de rentrer chez lui rejoindre l’être aimant, lettre aimée ?
Lui qui récitait « spleen » de Baudelaire lors de l’émission La grande libraire (présenté par François Busnel) : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilan, de vers, de billets doux, de procès, de romances… » avec une gestuelle singulière :  le pouce et l’index qui s’épousent comme pour tenir un stylo et au rythme des vers qu’il récite, le voilà qu’il ondule son bras, comme pour illustrer le mouvement de la plume suivant le rythme de sa voix. Luchini, à défaut d’être écrivain, écrit avec sa voix et poétise l’espace public. Il nous insuffle le pouvoir des mots, et prend le rôle d’un héraut, d’un ménestrel lettré qui dépoussière la littérature et lui redonne une noblesse, celle de lier la dimension écrite et orale pour en retirer une beauté, une volupté et un partage inestimables.

D’ailleurs Luchini monte sur les planches avec des spectacles dans lesquels il nous parle de Nietzsche, La Fontaine, Roland Barthes, Paul valéry ou encore Céline, comme si c’était ses potes, nos potes, des frères, des pères, nos frères, nos pères avec qui on discute, on rit, on pleure et qui parlent encore à travers leurs ouvrages.

Lors de l’émission Empreintes Luchini nous parle de son idole, [Louis Ferdinand] Céline, avec toute l’emphase et le débordement sentimental qui le caractérisent. L’auteur de Voyage au bout de la nuit est une révélation pour ce mec un peu efféminé qui passe sa jeunesse dans un salon de coiffure. Mieux qu’une révélation, une référence, un père qui transmet une pensée, une vision du monde à travers sa littérature. Voilà que Luchini cite à nouveau : « Le prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi », voilà un aperçu de la pensée de Céline et de Luchini par la même occasion.
Il lie une relation intime avec l’auteur par l’intermédiaire de sa veuve qu’il côtoie, au point de passer du temps dans la demeure de Céline lui-même.
Au montage de cette émission, on insère une archive : Fabriche luchini, bien plus jeune, nous parle de Céline et se met à réciter un passage de Voyage au bout de la nuit. Plus que conquis, j’ai les yeux qui brillent… Luchini ingère une telle puissance littéraire lorsqu’il récite… Voilà le point de départ de ce billet. Entendre ce passage m’a fait quelque chose. Pour le second extrait, il s’agit à nouveau de mon obsession : Rilke, et de ma lecture actuelle « Les cahiers de Malte Laurids Brigge », j’arrive au terme de cette aventure poétique, de cette longue méditation et je retourne en arrière au rythme de mes annotations et je tombe sur ce passage que j’avais intégralement souligné, voilà que je le redécouvre comme si je ne l’avais jamais lu, et comme à mon habitude je tombe des nues.

Fabriche Luchini est un homme-pont qui offre la littérature et en dévoile une beauté qui en y repensant m’est presque insoutenable. Je vous laisse en tête à tête avec les extraits que j’ai voulu partager dans ce billet pour la simple et bonne raison qu’ils m’ont simplement pris les tripes.
Est-il possible que vous déclamiez à votre tour ?  Que vous sentiez cette essence vous envahir et que vous fassiez résonner cette musicalité, cette forme et raisonner ce fond, ce tragique que nous écrivent Céline et Rilke ? Oui – mon optimiste me consume – c’est possible.

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Gabrielle Tacconi

« Un autobus à vide fonce vers son dépôt.

Les idées aussi finissent par avoir leur dimanche; on est plus ahuri que d’habitude.
On est là, vide. On en baverait.
On est content. On a rien à causer, parce qu’au fond il ne
vous arrive plus rien, on est trop pauvre, on a peut-être
dégoûté l’existence ? Ça serait régulier.

« Tu vois pas un truc, toi, que je pourrais faire, pour
sortir de mon métier qui me crève ? »

Il émergeait de sa réflexion.

« J’ voudrais en sortir de mon business, comprends­
tu ? J’en ai assez moi de me crever comme un mulet…
J’ veux aller me promener moi aussi… Tu connais pas
des gens qu’auraient besoin d’un chauffeur, par hasard ?…
T’en connais pourtant du monde, toi ? »

C’était des idées du dimanche, des idées de gentleman
qui le prenaient. Je n’osais pas le dissuader, lui insinuer
qu’avec une tête d’assassin besogneux comme la sienne
personne ne lui confierait jamais son automobile, qu’il
conserverait toujours un trop drôle d’air, avec ou sans
livrée.

« T’es pas encourageant en somme, qu’il a conclu
alors. J’en sortirai donc jamais à ton avis ?… C’est donc
plus la peine même que j’essaye ?…» »

[Céline – Voyage au bout de la nuit – Page 298 – 299]

« C’est ridicule. Me voilà dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, que personne ne connaît. Je suis assis ici et je ne suis rien. Et pourtant, ce rien se met à réfléchir ; il réfléchit dans son cinquième étage, par un maussade après-midi parisien, et voici ce qu’il pense :

Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, rien su, rien dit qui soit réel et important ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour regarder, pour réfléchir, pour enregistrer et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation dans une école, pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’en dépit de toutes les inventions et de tous les progrès, qu’en dépit de la civilisation, de la religion, de la philosophie, on sen soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible qu’on ait encore recouvert cette superficie, qui était du moins quelque chose, d’une étoffe incroyablement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tout l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que le passé soit faux parce qu’on n’a jamais parlé que des masses, exactement comme si l’on racontait un attroupement nombreux, sans rien dire de celui autour duquel tous étaient rassemblés, parce qu’il était étranger et qu’il est mort ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’on ait cru devoir reprendre tout ce qui s’est passé avant notre naissance ? Est-il possible qu’il faille rappeler à chacun qu’il procède de tout ce qui l’a précédé, que par conséquent il le sait et n’a pas à s’en faire accroire par les autres, qui prétendent mieux savoir ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tous ces gens connaissent exactement un passé qui n’a jamais existé ? Est-il possible que tout ce qui est réalité n’existe pas pour eux ; que leur vie s’écoule sans être reliée à rien, comme une horloge dans une chambre vide ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’on ne sache rien sur les jeunes filles, qui cependant existent ? Est-il possible qu’on dise « les femmes », « les enfants », « les jeunes garçons » et qu’on ne pressente pas, en dépit de toute sa culture, que ces mots n’ont plus de pluriel depuis longtemps, mais seulement une quantité innombrable de singuliers ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent « Dieu » en pensant que c’est une chose qu’on possède en commun ? – Il suffit de regarder ces deux écoliers : l’un deux s’achète un canif et son voisin s’achète le même jour un canif en tous points semblable. Et au bout d’une semaine, ils se montrent leurs canifs et il apparaît qu’il n’y a plus entre eux qu’une lointaine ressemblance – tant ils se sont transformés entre les mains de l’un et de l’autre (ah ! dit la mère de l’un des gamins, immédiatement vous usez les choses)

– ah, voilà ! est-il possible de croire qu’on puisse avoir un Dieu sans l’user ?

Oui, c’est possible.

Mais si tout cela est possible, même s’il devait n’y avoir là qu’un soupçon de possibilité – il faut à tout prix que quelque chose ait lieu. Le premier venu, dès l’instant où il a conçu ces inquiétantes pensées, doit commencer à rattraper le temps perdu ; même s’il s’agit de n’importe qui, même s’il n’est pas le plus qualifié ; car il n’y en a pas d’autre. Ce Brigge, cet étranger, ce jeune homme insignifiant devra s’asseoir et, à son cinquième étage, devra écrire, écrire jour et nuit. Oui, il devra écrire, c’est ainsi que cela finira. »

[Rainer Maria Rilke – Les cahiers de Malte Laurids Brigge – Page 27-28]

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