« Votre nouvelle carte G…. »

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La conseillère bancaire lui tend une carte jaune pisseux (eux ils appellent ça dorée), aux inscriptions personnelles en relief et argentées; ce qui rend l’ensemble clinquant et tout pimpant. Elle tient entre ses doigts gracieux, fins et manucurés, la trinité d’or, d’argent et de bling bling matérialisés par un fin vecteur rectangulaire de la dématérialité. Vous murmurez ironie ?

– Pour moi ? questionne le présupposé receveur de ce présent, comme un soliloque de politesse auquel un misanthrope schizo répondrait nonchalamment :

« non non, pour ta sœur ».

Il commence à avancer timidement son bras en vue de saisir cette offrande, comme pris d’une méfiance vis à vis de ce geste tendre. Comme si, derrière les intentions de cette conseillère aux allures cosmétiques et aux lèvres comestibles, pouvaient se cacher d’autres intentions qui iraient à l’encontre de son cli.. de son… de son ? De son client.

Nous assistons alors à un ping pong gestuel quelque peu coincé car arbitré par la formalité de cet échange. Elle sourit à pleine dents bright, non ultra, cela se remarque qu’elle tire sur son cancer à 6€60 à toutes ses pauses. Ses yeux brillent, les pattes d’oie se dessinent sur son visage affable et intriguant par ses éclats et ses défauts bien dessinés. Quelle merveilleuse actrice ! Ou serait-elle sincèrement dans l’ouverture et l’émotion positive ? Son corps, il ne ment pas, elle sourit. L’hypocrisie tombe le masque, excepté chez lui.
A-t-elle pleinement conscience de ses actes du quotidien et de leurs conséquences ? Comment peut-on lui demander autant ? En apparences elle n’a rien d’un Ted Bundy. Le quotidien a-t-il déteint sur sa conscience ? Au point que dorénavant, un geste aussi banal que celui d’exercer son métier même avec passion camoufle, à un niveau plus global, une infamie ou des conséquences moralement discutables, qui ancré dans les rouage du temps, de la pratique et d’une idéologie, s’est changé en un acte parfaitement accepté par l’ensemble d’entre-nous. Mais serait-on mauvaise langue ? Nous, individus se plaçant toujours de l’autre côté de cette barrière munis de la méfiance comme d’une seconde peau et de la critique facile ? Les mécanismes sont complexes, tout est toujours plus complexe. Au fond de nous on le sait. Voilà pourquoi le silence règne, le silence ou une cacophonie inaudible. Ce qui, dans les conséquences, revient au même.

Il sourit à son tour, mais la balle, reste dans son camp, à elle. Il esquisse un sourire sincère mais retenu par la gêne du cadre bancaire. De nos jours, on s’assoit sur une chaise d’un bureau de banque comme on va chez le médecin avec un mal de cul qui ne rassure jamais personne. Il hoche timidement la tête et se décide à saisir son modeste cadeau, sans oser penser au supplément adjectival « empoisonné ».

– Merci, détonne-t-il.

« Merci de me permettre de payer l’accès à mon argent un peu plus cher cette année … payer pour avoir accès à son argent… pensa-t-il furtivement avec sincérité et exaspération.
Mais je pouvais tout autant la refuser con que je fais ! Se clame-t-il avec dureté envers lui-même, dans ces quelques secondes de lucidité. Arf, remarque, j’aurais la classe en offrant l’apéritif aux potes en allant au restaurant, conclut-il avec un rictus qui marque sa capitulation. »

Quel politiquement correct cette première pensée vindicative ! Non ? S’indigner, même intérieurement, sur des choses qui, même paraissant infimes, ne nous semblent pas tellement logiques et allant de soi… S’indigner, le terme est exagéré, au moins questionner (se questionner) pour ceux qui décident d’émettre des doutes sains en affirmant publiquement un bon-sens, ou au moins ironiser pour les plus subtiles. Mais le doute est-il permis dans cette société occidentale labyrinthique dont on ne cesse de vanter les mérites ?
Le voilà sur le point d’être en possession d’un nouveau jouet social qu’il rangera soigneusement par la suite dans son porte-feuille. Un objet dont il n’a pas nécessairement besoin et qui lui coûtera près de 12 euros par mois, mais qui, même s’il ne peut s’autoriser ce luxe, lui permettra de bénéficier de certains services qui pourront lui être éventuellement utiles dans un futur plus ou moins hypothétique. Donc dans le doute…

– Tenez, lui dit-elle sensuellement. Cette parole vient éclater la bulle aux arômes de rêves futiles du client. Les yeux de la conseillère lui somment de ramener son attention, ici, entre un bureau faussement bordélique, des yeux maquillés par un rimmel sobre, lui-même maquillé tout de même par la fatigue de 17h32, et un décolleté discret mais qui ne peut laisser indifférent.

– Oui merci, pardon, merci, bafouille-t-il prestement.

Elle rétorque machinalement, avec un sourire de compréhension :

– Voici votre nouvelle carte gode…
« gold » pardonnez-moi, se reprend-elle rapidement comme si de rien n’était. Ses pommettes rougissent à la vitesse d’un cadre sup’ sur l’autoroute pressé par l’heure d’un rendez-vous. Elle affiche un sourire de gêne qui meuble un silence tout aussi gênant. Le corps est rarement hypocrite.

Ce joli lapsus conclut cet entretien absurde…

« Voici votre nouvelle carte gode » … Il manquerait plus que la jeune conseillère, qui affiche ses responsabilités aux yeux du client, à travers le fait qu’elle possède un bureau autour duquel tout paraît clean trop clean pour être humain, lui propose une offre mobile couplée à l’achat d’un smartphone à un euro. Un euro…

On les appelle les « offres poignées de porte », tu saisis la clenche mais ne pars jamais, du moins pas quand tu l’avais décidé. Souvent absurdement alléchantes, elles jouent avec le libre-arbitre de l’individu. La subtilité machiavélique et psychologique de ces offres, se trouve justement dans cet entre-deux : l’esprit sur le départ mais le corps encore à l’intérieur et disposé à l’échange. Régi par l’envie de s’en aller, cette ultime sollicitation, nous fait l’effet d’un poids sur les épaules, d’un boulet sur la conscience dont on a envie de se débarrasser mais de manière diplomatique, avec politesse et rapidité. L’esprit sur le point d’être indisposé d’une part, mais la posture ajoutée à la bienséance d’un être civilisé nous rendant disponibles, d’autre part. Alors, tu restes là, figé et à l’écoute comme un bon élève, surtout quand ta condition misérable te fait ressentir cette culpabilité de devoir beaucoup à cette institution. Car les services qu’ils te proposent pour, soi-disant, te faciliter la vie, couplés à l’attention qu’ils te portent te renvoient un signal étrange, celui d’un mauvais comportement de ta part envers ta manière de gérer ton argent, ta vie. Tu te sens redevable, donc en situation de faiblesse. C’était évidemment le cas de notre protagoniste.
Il est alors fort possible que dans cette dernière foulée tu te métamorphoses en « yes man ». Cette gêne informe, ce mélange de culpabilité et d’inconvenance hiérarchique, forge l’abdication. L’abdication forge le consentement. Ajoutez à ça les discours au jargon souvent nébuleux allant de paire avec ce type de cadre institutionnel, nébuleux non seulement dans les termes mais également dans les mécanismes de pensées, et vous voilà piégé. Piégé entre vos sentiments liés à votre condition et à cette institution, et ce désagrément intérieur prenant sa source dans cette volonté de dissimuler vos lacunes de compréhension à votre interlocuteur, qui vous confèrent une certaine naïveté appétissante. Vous voilà fait comme un client, qui a souvent tout d’un borgne.

Alors cette offre ?

Pas manqué…

Merci, au revoir. Rideau. Rendez-vous en coulisse.
Rendez-vous pour l’acte II ?

LiveAndThink

Rendez-vous pour les soldes !

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