Le paysage changeur – Jacques Prévert

De deux choses lune
L’autre c’est le soleil

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Je me rappelle de cette discussion polémique avec des ami(e)s, polémique avec le monde contemporain d’ailleurs. C’était sur le travail… le travail en société, sa place, son importance, sa dureté, ses paradoxes. Moi, vous vous doutiez bien, malgré mon écoute et mon retour sur moi qui, je l’avoue, me  tirait les traits par la difficulté du phénomène, je me suis retrouvé quelque peu désarmé et « seul contre tous ». Oh, je ne m’attribue pas le bon rôle, car ce n’est pas si simple. Mais c’est le ressenti qui nous traverse quand on a le culot de remettre en question quelques piliers incassables comme des roseaux sociaux d’aujourd’hui. C’est l’histoire séculaire qui relate le combat entre un minorité qui doute, qui voulant prendre un autre chemin, veut faire valoir la diversité des points de vue, contre une majorité qui ne voit souvent que par les figures imposées. Cela y va de « tu as tort » réciproque bien entendu.
De manière sporadique j’ai déjà abordé le sujet du travail à travers ce blog. Je n’expliquerai pas tellement plus dans ce billet. Simplement, je remets en question la place, la centralité, et le statut quasi religieux du travail dans notre société et sa méritocratie qui me pose problème. Le labeur de part ses inégalités, et outre son aspect financier certain et non-négligeable, ne devrait pas avoir autant d’importance et de mérite. Pourquoi ? Par son étymologie d’une part, qui signifie « torture ». Si vous touchez à l’étymologie, il est évident que vous toucherez en même temps à l’histoire. Refaite l’historiographie du travail à travers l’histoire de L’homme et vous comprendrez, commencez par l’antiquité, demandez aux grecs et à leurs philosophes comment ils qualifiaient le travail, puis remontez le temps jusqu’à aller lire, pour simples exemples, des auteurs comme Thoreau, Paul Lafargue ou Jean Grave, même tenez-vous, Adam Smith me semble-t-il, qui abordait je crois le caractère improductif d’un trop-plein de production, donc de travail. Ensuite, pourquoi cette remise en question de la place du travail ? parce que pendant que certains y voient quelque chose de gratifiant, et gravissent l’échelle sociale fièrement mais non sans marcher sur la face de son semblable, d’autres se tuent littéralement à la tâche sans un « merci » mais plutôt des « au revoir ». Je critique le travail par son évolution également, au temps où le travail n’était que le fruit pour nourrir ses besoins, il est devenu aujourd’hui un véritable instrument économique anthropophage et moralement discutable niant les véritables caractéristiques humaines, comme le partage, l’innocence, le rêve et la créativité, émanant du temps libre et de l’esprit libre et serein. Une valeur travail qui justifie toutes les valeurs du néo-libéralisme. Dorénavant, nous vivons pour travailler, mais j’entends le « vrai travail », celui qui te permet d’avoir une fiche de paie, de cotiser pour sa retraite, des avantages sociaux ou désavantages sociaux, une rémunération et tout le tintouin. Car pour la société, il n’y a qu’un travail… Pour tous les autres qui ne travaillent pas de cette manière c’est qu’ils ne foutent rien.
Bref, « tu ne connais pas la vie », c’est ce qui se dit, « tu verras bien dans dix ans » me répète-t-on, « tu changeras de discours » ajoute-t-on… « ça a toujours été comme ça » en argument ultime en guise de conclusion… La pensée unique en somme.

Ce fut en été 2012, me semble-t-il. J’avais terminé il y déjà un moment le recueil de poésie « Le dernier Français » d’Abd Al Malik, un artiste dont j’ai parlé plusieurs fois sur cet Homme Sweet Home (ici, par exemple ou là).
J’appris à travers une interview que pour illustrer son recueil, Abd Al Malik s’était tout simplement inspiré de la première de couverture de « Paroles », le recueil incontournable de Jacques Prévert (en existe-t-il un qui ne le soit pas ?). Je connaissais le bonhomme de nom et de réputation, mais il comptait parmi les absents de ma bibliothèque. Après lecture, je me rendis compte que ça aurait fait tâche de ne pas l’avoir dans ma bibliothèque mais passons. En grand curieux et avide de lettres et de l’être, ni une ni deux voilà que je me procure ce recueil intitulé « Paroles ». Ce titre, n’était-il pas un signe pour un petit être qui adore parler et se délecter d’essayer de lier le beau à la parole, aux mots ? Un signe, non, une volupté que je n’aurais pu de toute façon éviter, oui. Je m’y plongeai, armé d’un crayon à papier, je lus, je ris, je fronçai mes sourcils et sous-lignai enthousiasmé par ces paroles.
Une volupté non-négligeable, est celle qui nous emmène en touriste dans une ville de France qui m’était inconnue jusqu’alors, une après-midi caniculaire, dans un espace vert en pente, asséché par le soleil, ornant un bâtiment historique qui surplombait ce dernier; et être là, assis au milieu de quelques touristes et badauds, lisant Jacques Prévert, les vêtements recouverts d’herbes sèches, jaunies, à la croisée de l’herbe et de la paille, à l’aube des jeunes filles en fleurs… Depuis ce jour, j’ai longtemps cru que Prévert était devenu une obsession, il était simplement devenu un pote qui venait m’arracher un sourire avec sa face singulière et venait m’éclairer par la pointe de sa clope incandescente qu’il portait toujours au bec…
Adepte des calembours et de l’humour fin et acerbe, Prévert, poète, parolier, scénariste et bout-en-train, dans sa prose est un enfant qui assène de « pourquoi » et de taquineries. Il fait habilement converger deux antonymes qui sont la simplicité et la complexité. La simplicité d’un style familier et populaire loin d’être dénué de beauté littéraire et la complexité d’un fond dans un recueil où chaque texte peut avoir une cohérence avec le précédent.

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Voilà que je fais le pont entre la première et la deuxième partie de ce billet. Prévert est un pote révolté qui, par sa prose, vient me souffler d’un ton paternel  « lâche rien bonhomme », « toi et moi on se comprend ». Voilà pourquoi, au risque d’enfiler le costume de Caliméro, je me réfugie souvent dans mes livres, j’y ressens un soutien nécessaire qui me manque parfois dans mon ici et maintenant. Mais également parce que les auteurs de ces livres, a posteriori, me poussent à m’intéresser au monde dans son entièreté et sa diversité et m’apprennent à regarder ce dernier.
Ici, le froid repointe son nez rougi , le froid d’une saison, le froid d’une époque. Et j’arpente l’héritage étiqueté « Prévert » dont le bout incandescent de cette clope métonymique vient réchauffer nos corps, à l’épiderme assaillie par le froid qui se joue de nos humeurs et de notre débit d’air. Parfois dépité, Prévert me rassure en bienveillant au point de susurrer non sans un ton humoristique « t’es pas tout seul gamin », de manière presque débonnaire…
Pour moi, Prévert, loin de pouvoir le saisir et encore moins le résumer, je l’ai cerné en deux vers, comme s’il avait été mon pote de toujours :
« De deux choses lune
L’autre c’est le soleil »
Pour partager cette étrange amitié avec vous, je voudrais faire découvrir ce poème dont sont extraits ces deux vers. Il s’agit de « Le paysage changeur », un texte solaire porteur de la révolte du prolétaire, du travailleur opprimé. En grand titilleur, bousculeur et  grand poète « populaire » et en figure de grand révolté, Jacques Prévert en vient à contester l’oppression du petit peuple, peuple tout court, à venir titiller quelques piliers intouchables d’aujourd’hui comme la religion, l’armée, la guerre, les hommes de pouvoir et le travail. La voilà la passerelle, et la preuve que notre monde ne change guère, mais en grand optimiste autoritaire, je vous somme de lire la poésie qui libère les passions de l’âme, la poésie comme celle d’un Prévert.
Début XXème, c’est au côté de Desnos, et de la clique du surréalisme présidée par un Breton autoritaire, que Prévert développe sa prose qui court comme une antilope vers l’Autre, l’opprimé…
Depuis cette découverte, là où je vois Prévert, je souris. Je me rappelle un matin, en me réveillant dans un appart’ architecturalement typique de ma ville, haut de plafond, moulures ornant les luminaires de ce dernier, moi, les cheveux hirsutes et quelque peu déglingué par une nuit à demi-blanche et mouvementée, je buvais un thé trop chaud. C’est en buvant ce thé, que je découvris « spectacle » là disposé dans une bibliothèque pas mal fournie. « Spectacle » est un autre recueil de Jacques Prévert tout aussi génial et original.

« Le paysage changeur ».
Je relis ce texte régulièrement et en grand optimiste, j’en viens à penser avec conviction que, oui, le paysage est changeur. Je m’endors ces temps-ci avec Prévert et en pensant à ses paroles que je lui attribue : « Lâche rien gamin », « tu n’es plus seul ». À mon humble tour, je saisis sa clope allumée, comme un flambeau, et vient titiller avec mes mots l’époque et ses piliers que l’on défend de manière déraisonné et contradictoire, ces piliers comme le travail. Bref, je reçois hier un SMS d’une amie qui doit se réchauffer auprès d’un feu, au sein d’un chalet perché près d’une chaîne de montagne du sud de la France, là voilà qu’elle cite, elle cite en pensant à moi. Je relis ce SMS en écrivant ce billet, et sa citation prend tout son sens. Ce billet ne pouvait finir que de cette manière :

« Et aussitôt je me sentis aussi désarmé que lorsque j’explique le Dharma aux autres, à Alvah, à ma mère, à mes parents, à mes petites amies, à n’importe qui. Ils n’écoutent pas, ils veulent toujours que je les écoute, ils savent ; je ne sais rien ; je ne suis qu’un garçon un peu borné un idiot sans aucun sens pratique qui n’a pas encore compris quel est le fondement profond de la vie, ni quelles sont les vraies valeurs, ni comment va le monde… »
Jack Kerouac – Les clochards Célestes

Ce sont ce genre d’auteurs, de poètes, de potes qui, paradoxalement, nous font lâcher les livres pour mieux nous intéresser au monde…

« Je bande donc je suis »

Le paysage changeur

De deux choses lune
l’autre c’est le soleil
les pauvres les travailleurs ne voient pas ces choses
leur soleil c’est la soif la poussière la sueur le goudron
et s’ils travaillent en plein soleil le travail leur cache le soleil
leur soleil c’est l’insolation
et le clair de lune pour les travailleurs de nuit
c’est la bronchite la pharmacie les emmerdements les ennuis
et quand le travailleur s’endort il est bercé par l’insomnie
et quand son réveil le réveille
il trouve chaque jour devant son lit
la sale gueule du travail
qui ricane qui se fout de lui
alors il se lève
alors il se lave
et puis il sort à moitié éveillé à moitié endormi
il marche dans la rue à moitié éveillée à moitié endormie
et il prend l’autobus
le service ouvrier
et l’autobus le chauffeur le receveur
et tous les travailleurs à moitié réveillés à moitié endormis
traversent le passage figé entre le petit jour et la nuit
le paysage de briques de fenêtres à courants d’air de corridors
le paysage éclipse
le paysage prison
le paysage sans air sans lumière sans rires ni saisons
le paysage glacé des cités ouvrières glacées en plein été comme au cœur de l’hiver
le paysage éteint
le paysage sans rien
le paysage exploité affamé dévoré escamoté
le paysage charbon
le paysage poussière
le paysage cambouis
le paysage mâchefer
le paysage châtré gommé effacé relégué et rejeté dans l’ombre
dans la grande ombre
l’ombre du capital
l’ombre du profit.
Sur ce paysage parfois un astre luit
un seul
le faux soleil
le soleil blême
le soleil couché
le soleil chien du capital
le vieux soleil de cuivre
le vieux soleil clairon
le vieux soleil ciboire
le vieux soleil fistule
le dégoûtant soleil du roi soleil
le soleil d’Austerlitz
le soleil de Verdun
le soleil fétiche
le soleil tricolore et incolore
l’astre des désastres
l’astre de la vacherie
l’astre de la tuerie
l’astre de la connerie
le soleil mort.

Et le paysage à moitié construit à moitié démoli
à moitié réveillé à moitié endormi
s’effondre dans la guerre le malheur et l’oubli
et puis il recommence une fois la guerre finie
il se rebâtit lui-même dans l’ombre
et le capital sourit
mais un jour le vrai soleil viendra
un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou
et les travailleurs sortiront
ils verront alors le soleil
le vrai le dur le rouge soleil de la révolution
et ils se compteront
et ils se comprendront
et ils verront leur nombre
et ils regarderont l’ombre
et ils riront
et ils s’avanceront
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l’enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de misère de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l’hiver en printemps.

Je vous réserve mon hommage à Jacques Prévert pour cette semaine…

Le voici : Paroles et spectacle, une aubaine, une obole

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2 réflexions sur “Le paysage changeur – Jacques Prévert

  1. C’est d’une force quasi-mystique ce poème et cet article est juste brillant, ! les poètes sont des soleils qui éclairent nos nuits … il faut des gardiens du feu pour faire vivre l’âme des poètes….le feu de la connaissance…mr vous êtes un gardien du feu. Vous avez toute ma gratitude…et vous encourage à poursuivre ce travail …je reviendrai souvent ici me baigner de lumière :)MERCI !!!

    • Ah oui ce poème… 🙂 et ce poète…

      Même derrière mon écran camouflé derrière un pseudonyme ascétique, je rougis ! Je ne peux que vous dire « merci », je suis très touché.
      Et oui, comme les poètes sont des chandelles incandescentes, espiègles, rebelles et rieuses c’est pourquoi je consacre mon énergie à essayer d’écrire des articles dans le but de faire découvrir la poésie, son âme, mais également les émotions qu’elle regorge; tout en essayant de faire comprendre que la littérature n’a rien de vieillot et d’inutile (au contraire) et qu’à la place, parfois, d’une bonne émission qui n’offre que du temps de cerveau disponible, la lecture d’un poème est un véritable voyage. Si vous trouvez cet article brillant, j’ai réussi mon pari et j’en ressors d’autant plus ému et enthousiaste ! 🙂

      J’ai créé ce blog dans le but de ce partage et je constate que j’ai bien fait de persévérer !
      Au plaisir !

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