Dis, Desnos allons boire à la P’oasis

sans-titre

Psaumes métropolitains

« La création est la seule forme de lutte
Elle apaise mon âme d’ici qu’le sort me butte
Sans elle à coup sûr j’aurais plongé
être fier : jamais je n’y aurais songé »

C’était quand déjà ? Les jours se suivent et se ressemblent tellement ces temps-ci. Peu importe. J’étais là à errer sur les chemins sinueux de la vie entre numérique et matérialité, entre noires actualités et littérature salvatrice, entre le monde et mes pensées absconses, entre poésie et les mélodies de la vie, je dansais avec mes sens et manque d’aisance. Soudain, comme ce sursaut qui nous extirpe de notre univers onirique, je fus happé par un détail, une publication pour être précis sur un réseau social que j’arpente et qui souffre, en ce qui me concerne, de crise cardiaque ou d’anémie ou d’un peu des deux. Lequel ? Demanderaient les curieux dans le but de constater si la contagion a bien eu lieu. Peu importe, il est bleu. Ce partage suscita ma réaction, et d’action-réaction, cette dernière fit naître une conversation. Dans cette dernière j’essayai d’insuffler ma  flamme optimiste  et enthousiaste au sujet d’une actualité avant de me prendre un mur sur lequel on pouvait lire ce tag :  » y’a pas de solution…de toute façon l’homme est vraiment trop con » . Ou comment couper court une conversation et souffler sur ma flamme par la même occasion.
Je plante un contexte anecdotique tout ça pour vous dire que depuis ça, ajoutez-y en plus l’atmosphère ambiante, je suis d’humeur mélancolique ! Je perds de ma ferveur. La preuve : habituellement je ne laisse jamais tomber, j’aime titiller et tendre les cordes sensibles jusqu’à épuisement pour moi, et énervement pour l’autre. Là, je retournais vaquer à mes occupations en soupirant d’abandon…

Alors je rédige ce billet accoudé sur un bureau bordélique, mon bras à la vertical en étai pour accueillir ma joue avachie et déformée par le poids de ma lourde tête. Pour me requinquer je lis le dernier billet de La révolution intérieure et je souris. Même si la prose d’un ami me manque pour jouer dans les nuages au point d’avoir un léger pincement au cœur, voilà que mon esprit trouve tout de même la force de s’évader pour venir chiper un souvenir me ramenant, moi et mon corps atterré, sur les lieux d’un crime dont je suis l’auteur et la victime : [c]rime passionnel[le]. À la craie blanche est dessiné « Corps et biens » et à l’intérieur, des pages noircies qui me font du bien au seul fait d’y penser. Ces derniers temps le mot « quintessence » me hantait comme un indice m’indiquant qu’au plus profond de moi vivait encore un optimiste certes meurtri mais bien là et m’invitant à vivre en perpendiculaire. Le mot « quintessence » était simplement la réminiscence d’un poème de Robert Desnos faisant naître en moi qu’une chose, l’envie irrépressible de le relire. Mon subconscient me joua un tour habile en associant « quintessence » à ce poème puisque ce mot n’y figure aucunement. En revanche, c’est le mot « arborescence » qui y figure et qui me fait garder mes racines et ma volonté d’élévation.
j’eus une période où je trouvais réconfort dans les vers de Prévert. Mon esprit tonneau des Danaïdes pourtant à forte tendance lucide et matérialiste s’est trouvé, on dirait bien, une oasis au sein de la clique surréaliste. Ces derniers temps amers et désaltérants,  je n’avais qu’une hâte : aller boire à la P’oasis en compagnie du dormeur éveillé qu’est Robert Desnos. Peut-on faire plus significative comme figure ? À la croisée de la conscience et de l’onirisme, de la lucidité et de la folie du champ des possibles. Desnos véritable enfant du siècle précédent tout comme je peux l’être du mien, naît à Paris en 1900. Il croise la route des surréalistes lorsqu’il a 22 ans. Savoureuse coïncidence numérique… Un physique atypique mais hypnotique, ce petit brun, la mèche sur l’œil, le costume je-m’en-foutiste est un passionné qui s’emporte. Ami des anars, il est aussi le premier sur le front lorsque la connerie se fait sentir *. Mais Desnos est surtout un poète. Un libertaire à l’endroit de la poésie. Un magicien des acrostiches, des anagrammes, des contrepèteries, des inventions syllabiques en tout genre. Ce mec empeste la liberté et respire l’aventure ! Depuis sa découverte, il m’a beaucoup inspiré. André Breton, le patron autoritaire du surréalisme, le surnomme le « dormeur éveillé ». Desnos ne pouvait pas faire plus surréaliste que de s’avachir sur une table pour plonger dans un sommeil hypnotique dans l’intention de faire courir sa plume sur une page en écriture automatique, sur une page et sur la table qui l’accueillait  par la même occasion. Il dort, il rêve, il écrit, il parle, il rêve, il écrit.  Le voilà qu’il rédige Rrose Sélavy en référence à son collègue Marcel Duchamp qui foule le sol américain, en affirmant qu’ils seraient entrés en relation télépathique.

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Voilà ce qu’il me fallait comme un grog d’où émanent des vapeurs de liberté et des « n’ai pas peur même de la réalité ». Au commencement était le verbe, Desnos nous le prouve et nous emmène dans un monde où la création est construction, destruction et reconstruction sans limite si ce n’est l’encre, dans lequel la langue tangue et où tout est malléable sans frontière palpable, juste l’horizon à foison. Même Liberté est déformée comme de la pâte, il nous apparaît comme, que sais-je, « té libre » aussi fragile que du cristal baccarat mais qui n’a tellement pas de prix qu’on se fait un plaisir de le briser pour recoller, créer, explorer. Le mouvement. Si la poésie est liberté, le poème est colombe et ses vers des fleurs, souvent de simples bourgeons qui n’attendent que le printemps, ai-je besoin de faire explicitement référence à cette œuvre de Picasso ?
Je pensais à Desnos par ce temps de mélancolie car son art m’apparaissait peut-être comme la quintessence de l’optimisme, voilà que je boucle ma boucle et que je comprends mieux mon subconscient. Si l’orgasme est une petite mort, pour Desnos et le poète en général, la poésie c’est jouer avec la(sa) vie !
Le poème que je partage aujourd’hui n’est à première vue pas forcement très représentatif de tout ses jeux sur la langue mais sa première lecture m’a tellement bouleversé que je garde ces mots en moi comme une P’oasis dans laquelle je peux puiser et me désaltérer. P’oasis, un mot-valise qui par sa sonorité rappellerait poésie comme une source rare, précieuse, vitale ? Ce poème publié dans L’Aumonyme (1923) m’évoque tout simplement la liberté, cette ferveur qui vous prend les tripes et qui débute par la langue. Mystérieux et libérateur P’oasis expose l’apologie de la poésie et nous coffre ainsi à Saint-Anne où l’on peut tutoyer la folie sans honte ni représailles. Les oasis apparaissent souvent dans les films sous forme de mirages au cœur d’un désert sarcophage, comme pour insuffler un regain d’optimiste pour les personnages, un électrochoc à celui et celle qui les voit et, à défaut de pouvoir crier « je vis », offrir la possibilité de crier même une dernière fois « Je veux vivre ! ». Revoir ainsi ses dernières forces se rassembler pour marcher et affronter l’abîme. En relisant P’oasis ce fut mon ressenti, comme un havre de paix, un havre de vie. Mon désir d’écrire embrase alors tout mon être et chaque jour il ajoute un trait à l’esquisse illustrant ma place ici-bas. Et voilà qu’aujourd’hui je vois en la création la seule forme de lutte, du moins la seule qui mérite que j’en fasse ma propre cause… Là où il y a les mots, il y a de la vie et là où il y a création il y a récréation et conquête d’un nouveau monde. Aux diables les paralytiques pessimistes. Je suis une arborescence qui fleurit sur les déserts des jardins cérébraux et je saisis avec conviction mon existence certes encore fragile mais à l’ardeur paternelle et aux ami.e.s maternel.l.e.s. Je tends mon stylo comme une perche à qui se noie au lieu de nager et je somme d’enfin dire « nous sommes des arborescences qui fleurissent sur les déserts des jardins cérébraux ».

« L’an est si lent.
Abandonnons nos ancres dans l’encre,

mes amis. »

« […] le corps des prunelles est le fruit de jouir
goûtez les prunelles avant de mourir,
aux arbres  des forêts le marbre des forts est.
Cent nageurs ont péri du désir des cruelles, sent, nageur le sang des sans cervelle
Pitié pour le désert où des airs sans pitié sur les aîtres du cœur ont renseigné les hêtres
[…]
je mens aux multiples consciences. »

P’oasis

Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.

– Sœur Anne, ma Sainte Anne, ne vois-tu rien venir… vers Sainte-Anne?
– Je vois les pensées odorer les mots.

– Nous sommes les mots arborescents qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
De nous naissent les pensées.

– Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Les mots sont nos esclaves.
– Nous sommes
– Nous sommes

– Nous sommes les lettres arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Nous n’avons pas d’esclaves.
– Sœur Anne, ma sœur Anne, que vois-tu venir vers Sainte-Anne?
– Je vois les Pan C
– Je vois les crânes KC
– Je vois les mains DCD
– Je vois les M
– Je vois les pensées BC et les femmes ME
et les poumons qui en ont AC de l’RLO
poumons noyés des ponts NMI.
Mais la minute précédente est déjà trop AG.

– Nous sommes les arborescences qui fleurissent
sur les déserts des jardins cérébraux.

Robert Desnos

* Dan Franck, Bohèmes Les aventuriers de l’art moderne (1900-1930), p 462

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6 réflexions sur “Dis, Desnos allons boire à la P’oasis

  1. merci pour le partage. Merci aussi pour ce savoureux billet. et la découverte de ce dormeur éveillé qui a secoué ma curiosité. Merci pour tes mots toujours précieux et justes. merci pour l’énergie qui malgré les attaques des pessimistes, me semble toujours aussi brillante. Il y a un soleil bleu dans une autre univers. C’est dans son coeur que tu trempes ta plume et qui crée ce mystère : tes mots sont lumineux comme un soleil et bleu comme une orange.
    Les surréalistes ne sont pas morts. Ils sautent de joie en te regardant vivre et juste être toi !

    • Une réaction plus que touchante pour un commentaire surréaliste !
      Qu’est-ce que je pourrais ajouter, à part merci ? Un si petit mot pour tout ce que j’aimerais mettre à l’intérieur ! Ce serait même trop peu.
      Pour un sensible un peu exacerbé comme moi, ta dernière phrase est juste wow, je sais pas quoi dire, l’ensemble a failli me faire verser une petite larme au point que je n’ai pas pu répondre directement après la lecture de ce commentaire. Je trouve ça bouleversant ces réactions, ces échanges, ces partages, ces gens, nous. Comment peut-on être pessimiste lorsque l’on a la chance de vivre ce genre de moments aussi courts soient-ils, ça vaut le coup.
      Alors merci pour cette réaction, merci pour ton enthousiasme et merci pour ces encouragements qui me touchent profondément et font sourire la pointe de mon stylo et ravivent mes idées hautes, mes idéaux.

  2. Héhé j’ai entendu mon nom chuchoté entre les nuages et je suis venu voir d’où ça venait, tiens tiens! nous y voici! Mes salutations Homme, j’air loin mais c’est pour mieux ventiler, je saurai mieux voler en revenant dans mon nid, puis j’aurai des histoire à raconter en poésie ou en prose, cela dépendra de mon humeur de l’instant. D’ici là, je garde un œil et me réjouis des échos qui me viennent de ton Sweet Home.

    À bientôt!

    • Oui ! J’avais quelques réminiscences de tes lettres et quelques brides de prose ces derniers temps et voilà que dans mon humeur de l’instant je goûtai la nostalgie …
      Au plaisir d’avoir ces signes de vie et d’ambitions artistiques aussi floue soient elles en cet instant !

      À bientôt oui !

  3. Ouais c’est vraiment superbueno ce que tu nous fais ! Je suis ici grâce à ton commentaire recopié sur le blog  » Y’a de l’eau dans le jazz « , celui où tu décris ce que le rap/ hip-hop représente pour toi et c’est vraiment cool car tu as réussi à mettre des mots là où je n’avais que quelques pensées qui se battaient en duel donc merci ! Sinon voilà en présent je t’offre ceci https://www.youtube.com/watch?v=FQeR51Hj5sw. Bon y’a de grande chance que tu connaisses ce petit bijou, et puis au pire tu le réecouteras 🙂 Mais bon quand je pense qu’il m’a fallu 18 pour connaitre ça, alalala ça me fou en l’air. A une prochaine sans doute !

    • Hey ! Merci bien pour ton commentaire, ça fait plaisir :).
      Ah oui ce commentaire sur le rap m’a valu quelques très touchants retours et une petite notoriété que je n’avais pas soupçonnée une seconde !
      Et bah tant mieux s’il a pu permettre à certains de se reconnaître dans ces mots et cette vision du hip-hop. C’est important. Je dois dire qu’à force de lire beaucoup de conneries sur le hip hop, je me sentais un peu seul alors j’en ai eu marre et j’ai pris mon p’tit clavier :), et voilà qu’en fait on est plein à penser de cette façon et à avoir une belle vision et une belle ouverture d’esprit sur cette belle culture de notre époque !

      Eh bah figure-toi que non je ne connaissais pas Jungle Brother ! Merci pour la découverte 😉 du rap old school avec déjà un beau mélange des genres.
      À une prochaine oui, fais comme chez toi sur ce Homme sweet home !

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