Paganisme et sensation; Poèmes païens

Tentative d’enracinement de l’être dans le sol des sensations

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Fernando Pessoa (1888-1935)

J’ai la chance d’avoir quelques connaissances au quatre coins du globe et des ami.e.s qui font de leur existence un voyage permanent. À défaut d’être, en l’instant, aux côtés de ces derniers dans leurs pérégrinations en guise de pèlerinage existentiel, je jouis tout de même d’un rôle de témoin en recevant de manière régulière des clins d’œil cartonnés -qui à l’ère du numérique peuvent paraître légèrement has been – en des moments inattendus témoignant de ces nouvelles et étranges contrées explorées. Des clins d’œil comme cette carte postale en guise d’ornement principal à ce billet. Une carte postale qui donne à voir un visuel à la croisée du modernisme par son esthétisme street art et du siècle dernier par la figure poétique qui nous fait face.
« Il n’y a pas de normes. Tous les hommes sont des exceptions à une règle qui n’existe pas » voilà ce que je lis en retournant ce morceau de carton payant. J’affiche un sourire naturel, léger et niais mais que mon corps me dessine avec toute son âme. En y réfléchissant, c’est comme ça que je vis, avec ce sourire, un sourire qui, subtilement, affiche mes contradictions. Je scrute à présent cette même carte ornant un de mes murs depuis, avec ce même sourire et cette pensée singulière mêlée à une sensation que mon cerveau généreux m’offre en chair de poule : les artistes souvent me choisissent… L’artiste qui m’a choisi et qui dort paisiblement les yeux ouverts à mes côtés, depuis son atterrissage dans ma boîte aux lettres, nous vient tout droit du Portugal et se fait appeler, entre autre, Fernando Pessoa. Sans le vouloir, je prends conscience que ma phrase précédente non seulement rappelle curieusement mon billet sur Desnos, mais vient également parfaitement décrire cet artiste, dans une certaine mesure. Depuis que ce poète m’observe, j’ai réussi à me procurer non sans difficulté un de ses recueils nous plongeant au cœur de son art schizophrénique et de sa poésie païenne : Poèmes Païens.  Né à Lisbonne Pessoa, considéré aujourd’hui comme le plus grand écrivain de son pays depuis la renaissance, s’est fait le plaisir d’exacerber sa schizophrénie en créant des hétéronymes. Des hétéronymes tout aussi célèbres que la plume originelle, possédant leur propre histoire, leur propre style et même leur propre horoscope ! Ainsi les multiples pseudonymes : Alberto Caeiro, Ricardo Reis ou encore Alvaro de Campos, convergent en une plume, celle de Pessoa qui nous offre une poésie où affluent les contradictions et la fureur de vivre en vivant en harmonie avec la nature environnante.
Ce recueil nous fait découvrir les poèmes d’Alberto Caiero et de Ricardo Reis. Ces deux hétéronymes incarnent l’idéal d’une vie authentiquement « païenne » dévouée au réel. Le premier est davantage bucolique et radical dans la manière d’exposer une existence qui ne doit faire qu’un avec le réel et la nature tandis que le second est plus épicurien. Les deux donnent à voir deux styles très différents. De là, Alberto Caeiro nous parle avec passion de fleurs, qui ne sont que des fleurs, et d’un réel contradictoire qu’il ne faut pas essayer de changer ni de rejeter ni de penser mais apprendre à contempler au point même de s’oublier en tant qu’être et de rejeter dieu car la nature est déifiée : « Un jour de pluie est aussi beau qu’un jour de soleil. Tous deux existent : chacun tel qu’il est » – « La réalité n’a pas besoin de moi. Je sens une joie énorme ». Tandis que Ricardo Reis nous offre une ode à la sagesse libertaire puisant dans le stoïcisme et l’hédonisme : « pour être grand, sois entier : rien En toi  n’exagère ou n’exclus. Sois tout en chaque chose. Mets tout ce que tu es Dans le moindre de tes actes. » – « Des dieux je veux seulement qu’il m’oublie. Je serai libre – sans bonne ni mauvaise fortune, Comme le vent qui est la vie, De l’air qui n’est rien. »

« Les artistes me choisissent », cette pensée me hante et pour cause ! Surtout lorsque je lis la préface définissant le paganisme, cette vision du monde au cœur de l’œuvre de Pessoa et de ses deux hétéronymes : « le paganisme fut, on le sait, l’enracinement terrien, mais aussi terrestre et même terreux de ceux qui résistèrent au christianisme ». Moi, qui réfute sans cesse cette société et qui ne rêve que d’une existence au cœur du simple immanent où la curiosité contemplative et rêveuse serait le mot d’ordre, je bus comme un breuvage libérateur et hérétique cette « tentative d’enracinement de l’être dans le sol des sensations ». Être païen selon Pessoa c’est donc « être gravement attentif aux sensations, mystère premier -peut-être unique- de l’existence ».
Car l’essentiel est de savoir bien voir
et cela exige une étude approfondie,
un apprentissage du désapprendre
et une séquestration dans la liberté de ce couvent-là
dont les poètes disent que les étoiles sont les nonnes éternelles… Je ne fais que citer des vers. De là, ma remarque sur cette fameuse « phrase précédente » (vous avez surement perdu le fil et c’est ce que je vous souhaite) sonne comme une évidence lorsque l’on arpente la poésie de Pessoa, même endormi, il garderait les yeux ouverts pour ne rien rater du monde !

desenho-de-fernando-pessoa-por-almada

Depuis quelques semaines, je vis un vide créatif et voilà que je me gratte le stylo comme un junkie. Un vide qui me pousse à faire un point précipité : Après 5 ans d’écriture, à un degré un peu plus élevé que celui du simple passe-temps, et 2 ans au sein de la blogosphère, serait-ce déjà la fin pour moi ? Ou serait-ce un simple mutisme créatif éphémère émanant du spleen ? Cela me tourmente. Cette perdition vient-elle de ce mutisme ou du fait que ces temps-ci j’ai vraiment du mal à regarder le monde dans lequel je vis, un mal me rendant, lui, mutique ? Dans tous les cas cette perdition exacerbe mes sens et mes sensations par la même occasion. Des sensations aussi bien positives qui ne cessent d’alimenter cet optimisme solaire que je ne peux m’empêcher d’avoir, et également négatives qui me rendent amorphe et indifférent. Cette indifférence, je l’avoue, me libère d’un poids mais m’effraie au plus haut point. Mais, je chéris mes contradictions et me raisonne, cette indifférence n’est due qu’à un léger mais permanent différend entre moi-même, mes différences et le reste du monde. En vers et contre tous ! Je tousse d’humilité et me reprends : en cet endroit, prenons nos vers contre nous pour faire de ce monde un endroit des en vers, envers et contre tout, tout ce qui n’est que droit et refuse les travers. Et, pour reprendre mes esprits comme après une paire de claques, il y a la poésie, la poésie que je vois partout…
Voilà que le soleil vient refendre le ciel par des rayons certes timides, frileux et emmitouflés de nuages polymorphes, mais qui heureusement réchauffent. Je profite de ces éclaircies pour me confronter au monde, celui dont le lambda agenda se contrefout, pour apprécier la lutte de ces éléments naturels et insaisissables qui s’affairent, entre autre, sur mon épiderme. J’inspire et goûte les saveurs d’un vent taquin, et expire.. avec un sourire arrogant de celui qui sait. Je respire. En guise de dernière pensée pour ce billet, je me rappelle que du 22 au 26 mai avait lieu la fête de la nature à travers l’hexagone.  C’est de cette actualité qu’a germée cette idée d’article. J’esquisse un rictus défaitiste qui pointe, en fait, l’absurde de l’existence de cette journée, tout comme celle de la journée de la femme, pensé-je, des resto du cœur, de la journée contre l’homophobie… Et voilà qu’il termine dans la démagogie, ils diraient surement.. avec ce ton, teinté de dédain, que j’ai l’habitude d’entendre. Et c’est peut-être tout ce qu’ils retiendront. Voilà qu’on pousse la liberté à son paroxysme absurde : la méfiance permanente, la réfutation en première impression, la contradiction futile et la décrédibilisation en contre-argument constant. On cherche la p’tite bête, nous n’avons plus confiance en rien. Pendant ce temps là, ne passerait-on pas à côté du monde et de son partage ? (Dylan Thomas ne disait-il pas que ce monde est son partage et celui du démon ?) Le commun ne brille plus, la subversion non plus, on se complaît dans la figure du troll qui nous pousse chaque jour un peu plus dans l’apathie et la paranoïa. Pardonnez cette parenthèse acerbe, elle n’émane que de mon Hyde qui cache, tant bien que mal, ma fatigue de circonstance. Je laisse mes doigts parcourir une dernière fois cette carte postale avant de terminer ce billet, j’en viens à frôler le papier légèrement granuleux et blanc cassé de ce recueil et je pense fortement à certains de mes lecteurs qui, j’en suis sûr, me comprennent. Je souris à nouveau (mais je n’ai jamais cessé de sourire) et relis ce poème comme une catharsis et écris ce billet comme une vengeance de ne pouvoir rien écrire d’autre. Ce poème de Pessoa qui s’est ancré en moi sans trop savoir encore pourquoi… Ce poème à la croisée de la morphine et des amphétamines qui me réanime avec une telle béatitude.. ce serait bête de ne pas partager ça.. tenons les enfants pour nos maîtres et les yeux gorgés de nature :

« À. A. Caeiro »

Maître, placides sont
Toutes les heures
Que nous perdons,
Si dans la perte,
Ainsi que dans un vase
Des fleurs nous disposons.

Pas plus de joies
Que de tristesses
Dans notre vie;
Lors donc, sachons,
Sages insoucieux,
Non pas de vivre,

Mais son cours suivre,
Tranquilles et placides,
Tenant les enfants
Pour nos maîtres,
Et les yeux gorgés
De nature…

Au bord d’un fleuve,
En bord de route,
Au gré des aléas,
Sans cesse dans le même
Repos léger
De nous trouver en vie.

Passe le temps,
Ne nous dit rien.
Nous  vieillissons.
Sachons, quasi
Malicieux, nous
Sentir partir.

À rien  ne sert
De faire un  geste.
Nul ne résiste
Au dieu atroce
Qui ses enfants
Sans trêve dévore.

Cueillons des fleurs
Mouillons lestes et souples
Nos mains à l’eau
Des rivières paisibles,
Afin d’entrer en
Paix à leur exemple.

Tournesols sans cesse
Rivés au soleil,
Nous quittons la vie
Tranquilles, forts
De nul remords,
Fût-il d’avoir vécu.

Ricardo Reis

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5 réflexions sur “Paganisme et sensation; Poèmes païens

  1. Deux années à bloguer, sans s’essouffler? Bravo! Il y a de quoi vouloir prendre des vacances. Et rien n’est plus normal. L’Écriture par ailleurs a ses époques; peut-être un nouveau projet d’écriture surgira-t-il de cette vacance de l’inspiration? Comme je te comprends!

    En attendant, quelqu’un qui peut écrire:

    « Tournesols sans cesse
    Rivés au soleil,
    Nous quittons la vie
    Tranquilles, forts
    De nul remords,
    Fût-il d’avoir vécu. »

    connaît selon moi une grâce enviable! Paix poète, repose-toi si tu veux mais ne doute plus.

    J’ai dit! 🙂

    • 🙂 Merci pour ce soutien, cette chaleur…
      Oui j’ai bien conscience que ce n’est pas si grave. Mais c’est l’impression d’être inutile sans écrire une ligne alors qu’en ces temps actuels le partage autour de vers est de rigueur.
      Ensuite, est-ce du doute ou de la peur ? Et si je n’écrivais plus jamais !

      Mais bon, je vais suivre cet ordre affectueusement donné ! Je vais m’épuiser dans le repos plutôt que dans le doute en sachant au fond de moi que l’inspiration reviendra ou au moins que le manque d’inspiration me fera pondre au mieux quelques articles divers, au pire quelques mauvais textes 🙂

      • Je n’ai aucune crainte. Si la flamme t’habite, la mettre en veilleuse ne lui fera aucun tord. Fais-toi confiance: tu sauras d’instinct revenir à l’écriture d’une façon ou d’une autre. Je sais de quoi je parle… à bientôt!

  2. Les choses du quotidien peuvent aiguiser votre plume et remplir votre sac à inspiration. Une pause aident parfois à voir les choses différemment et à ainsi tolérer ce qui devenait intolérable – mais je fais peut-être de la projection.
    Merci pour ce billet dont la lecture a fais naître en moi un sourire serein que je joins au votre. A l’instar de mon nom, vous êtes le héros de votre vie.

    • La projection est souvent source de bons conseils et reste, pour moi, une facette de l’empathie.

      Je commence à croire que j’écris ce genre de billet à moitié-désespéré pour avoir ensuite le privilège et le soulagement de lire ce genre de réaction :).
      Merci beaucoup !!

      Inspiré ou mutique de la plume, je sais que malgré les aléas et la fatigue due à la conjoncture et à l’actualité auxquelles on est confronté au quotidien, je ne cesserai pas de sourire et encore moins de lire et d’écrire. Oui, essayons de rester les héros de notre vie ! Comment oser frôler le désespoir quand on est face à ce genre de réaction inspirée et réconfortante ?!

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