Bêtes de somme

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par André-Philippe Côté

Nous sommes des bêtes de somme.

Nous n’sommes qu’des bouts de viande qui, dans cette société Hommnivore, ne végètent à rien, si c’n’est à se faire dévorer par des porcs. S’faire dévorer la cervelle, se faire dévorer le corps. Et, que reste-t-il ? Que nous reste-t-il, si c’n’est la mort ?
À force de vivre… À force de vivre comme on vit… on s’habitue, qu’ils disent, il n’en est rien ! On s’habitue à ne plus vivre j’vous dis… À force de vivre comme on vit… ne plus pouvoir dire je suis, chuchoter à peine nous sommes.. À force de peine c’est à peine s’il nous reste la force de vivre… seulement nos sommes qui nous assomment du trop peu dont nous avons trop peur, au point de n’plus pouvoir fermer l’oeil, au point de n’plus devoir fermer l’oeil et de n’plus profiter du crépuscule renaissant d’un simple somme. C’est l’insomnie. Car les sommes nient l’Homme, et un simple somme nie son bénéfice dans l’cas où il n’y a plus qu’ça… les sommes, la satisfaction.. des bénéfices… Des bénéfices qui n’sont rien après tout comparés à moi, fils de l’homme – peut-être fils de benêt mais surement pas fils de bénéf ! Comparés à nous, hommes, nous sommes !

Mon cri n’a pas de forme. Il devient aphone et se paume dans les dédales de ces voix meurtries et de ces voix qui me crient ces connes sommations : consomme. Et voilà qu’on paie, qu’on paie… on paie le poids de nos contradictions.
Je paie le poids d’mes contradictions…

Mais pour rien au monde je nous assommerai de « cons », j’aurai bien trop honte… Mais, mais, il faut bien que j’commence par quelque chose avant que n’explose cette bombe Indignation.

Nous n’sommes pourtant que des bêtes de somme que l’homme, lui-même, pourfend. Mais c’n’est pas un loup, non, un homme qui loue un homme ne peut être qu’un homme. Pourtant ne rêvons nous tous pas d’être des parvenus… comme si la somme de nos fardeaux allait nous faire parvenir là-haut, là-haut où les sommes ne sont pas seulement du fard, du beau, mais la pomme golden d’un jardin d’Éden. Cette ambition nous fait défaut… elle nous fait bien trop souvent tomber de haut au point de n’avoir nul fard, nul beau, juste nos fardeaux… et un d’plus, Chloé au sol avec un nénuphar sous la peau…
« on travaille ! qu’ils disent. C’est ça encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. » (Céline)
Mais du peu que j’m’en souvienne, qu’est-il donc vraiment advenu, à mon humble minable échelle ? Oserais-je invoquer l’ambition de parvenu ? J’n’ai vu qu’un regard qui sculptait l’angoisse face à la difficulté de la tâche et à son absurde infaisabilité… car le temps presse, presse toujours davantage… le temps nous presse entre ses deux doigts infantiles et déraisonnables comme partant à la découverte de l’anatomie d’une cerise ou d’une fourmi. Ce temps, mesquin et flemmard, qui pointe aux abonnés absents, avec pour conséquence celle de nous ancrer exclusivement dans l’présent … un présent où l’individualité n’existe pas mais où règnent les ordres dans le désordre permanent et sans cesse renouvelé… et, bizarrement, nous manants, l’on mendie ce désordre d’une tâche infinie. Nulle échappatoire… Un exutoire ? N’y comptez pas, ici vous n’trouverez que d’la vengeance… la vengeance inconsciente, celle qui parle seule, qui part du corps pour faire son nid dans la panse… la plus dangereuse, puisqu’elle jaillit sans prévenir et revêt toutes les formes jusqu’aux plus insignifiantes. Nous voilà bien, nous voilà rien. Et moi j’observe, j’aperçois ces immondices, du haut de mon privilège providentiel, celui d’avoir le choix… même de n’être rien. Et, j’le croise son regard, le regard du désespoir mutique.. j’le vois qu’il crie ce désespoir, il crie par la brillance des pupilles… ce regard d’être apeuré par la conscience jaillissante de n’être rien… rien qu’une bête de somme aux services des sommes…

Bêtes de sommes… nous sommes des bêtes de somme. Qui nous somme ? Nous, Hommes ! Qui ose s’attaquer à qui nous sommes ? Qui nous assène de sommes sous des airs de bel-ami, de gentilhomme ? Qui ? Qu’est-ce qui nous assomme ?
En somme, j’y répondrai, moi Homme, j’y répondrai !

LiveAndThink,
bêtes de somme, expression dont la polysémie ancrée dans l’actuel, me fait, je l’avoue, jubiler.

Cette diatribe d’ado, soit, mais pourtant non dénuée de complaisance, n’est évidemment pas gratuite, elle puise à une source encore trop fraîche pour ôter son mystère et pouvoir en parler librement, donc calmement. Ce billet est aujourd’hui davantage un exutoire. J’avais besoin d’écrire en puisant mes dernières forces, dorénavant je peux aller, l’esprit vidé, dormir. #Homoçapionce.

Accompagnement musical

Wallen featuring Abd Al Malik – À force de vivre

http://www.dailymotion.com/video/x3l7om_wallen-abdalmalik_music

« A force de vivre comme on vit, nos cœurs s’enlisent dans le mépris.
La même histoire nous unit à force de vivre comme on vit.
A force de vivre comme on vit on nous fait croire qu’on peut choisir.
A qui tu crois qu’j’vais dire merci à force de vivre comme on vit… »

« À force de vivre ta douleur est aussi devenue la mienne
C’est compréhensible, fraternels, unis dans la gêne »

« Maman, si j’me bats c’est pour te venger en somme
Pour toi et toutes celles qu’ils ont changé en bêtes de somme »

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12 réflexions sur “Bêtes de somme

  1. « La protestation contre le crime qui est en train de se commettre n’est pas une manifestation maladive. Il est regrettable que beaucoup de gens ne protestent pas lorsqu’ils sont soumis à de telles contraintes. » A. Maslow

    • Une réaction qui me procure un grand plaisir, merci !
      Une chanson mythique (obligé à présent de me remettre à écouter Pink Floyd, j’en avais oublié le fond de cette chanson !) assortie d’une citation qui par sa force d’évocation me donne du baume au cœur. Même si elle reste tout de même un peu tragique, et c’est la question que je me pose moi-même très souvent « pourquoi ne proteste-t-on pas lorsque nous sommes soumis à de telles contraintes »…

  2. Grande et difficile question…
    Parce-que nous croyons que nous n’avons pas le droit de protester ou que ce n’est pas possible. Manque de confiance en soi et de foi.
    Parce-que la conscience éveillée peut être quelque chose de très douloureux dont on ne ressort pas toujours intact.

    • C’est bien vu ! C’est un fait que l’éveil de la conscience peut être très douloureux non seulement pour soi mais pour soi vis à vis des autres.

      Il y aussi cette espèce d’angoisse que demain soit pire qu’aujourd’hui si on se réveille, si on lutte. Et si on perdait tout ce qu’il nous reste même si c’est très peu ?
      Se contenter d’un malheur ambiant et certain, saupoudré de bonheurs hypothétiques, précaires et discriminatoires plutôt que d’animer le désir idéal et aventureux d’un bonheur flou mais possible.
      Tous nos fardeaux qu’on nous impose et qu’on s’impose pour pouvoir vivre (qu’ils soient économiques ou sociaux) nous font (sur)vivre en terme de sécurité individuelle dans le présent et le futur proche plutôt que d’essayer de vivre de manière plus humaniste.

      Il est clair aussi qu’on nous baigne dans cette sorte d’état d’esprit de l’impossibilité, comme si tout changement était impossible ou irréaliste. Alors avec le temps on ingère ça et on conclue chaque discussion constructive par « mais c’est comme ça » « mais c’est impossible »… Nulle échappatoire, seul le présent nous est imposé. Et l’impression qu’on en profite même pas, mais qu’on subit le présent, sans pouvoir construire quelque chose de nouveau avec ce présent puisque ça paraît impossible.

      Ce sont en effet des mécanismes de défense, individuels, sociaux et psychologiques. Voilà pourquoi c’est si mystérieux, car c’est complexe. Et l’on vit dans une société qui nous empêche de penser la complexité, qui nous bride dans le partage d’idées et d’alternatives (bon je l’admets la critique est facile : la société… mais ce n’est pas parce qu’elle est facile qu’elle en est moins vraie. Et c’est évidemment plus complexe que « la société » 🙂 car il s’agit de nous en tant qu’individu et de nous en collectivité car c’est nous qui faisons la société ). On ne fait alors que subir cette complexité de plein fouet sans la saisir, la comprendre, pouvoir la maîtriser, la faire évoluer… On subit.

      Alors à mon humble échelle, j’essaie de jouer un rôle qui me convient, du mieux que j’peux, avec un crayon, des feuilles, de la contemplation, des sens qui me cueillent ! Mais également des discussions, des entraides, des réflexions personnelles et collectives. Solitaire et solidaire (j’aime cette formule camusienne). 🙂

  3. « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait »
    Je ne sais pas à qui ont doit cette phrase, mais c’est elle qui m’est venue en tête après avoir lu vos échanges avec Elise9.
    Encore un magnifique texte qui est mélodieux à mes oreilles malgré la dénonciation. Je sens une douce révolte face aux conventions et je crois qu’une remise en question collective s’impose face à notre consommation mais aussi quant à notre valeur en temps qu’humain.

    • :). Il me semble avoir lu cette citation lors du mouvement des indignés, mais en cherchant, l’auteur est Mark Twain.
      Et cette citation me fait penser à celle-ci que j’aime également « ceux qui ne croient pas en l’impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui sont en train de le faire »

      Merci ! Malgré le fond, la forme reste très importante pour moi, j’aime prendre un mot clef, en faire un leitmotiv pour le décliner et jouer avec les sonorités.

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