Gaël Faye – TV

« J’ai perdu mon jardin d’Éden où je me nourrissais de mangues
Je suis prisonnier de mes chaînes vu qu’ici la télé commande. »

Ceux qui me suivent n’ont plus besoin que je leur présente Gaël Faye, cet artiste que j’apprécie beaucoup. Et je fournis manifestement un euphémisme pour contenir mon émotion. J’espère et confesse que dans mes ébats de cette houle musicale et bouleversante je ne soûlerais pas mon lectorat si ce n’est d’ivresse, de poésie prenante et de prouesses lyricales.

Gaël Faye sortait en 2013 son premier album solo « Pili Pili sur un croissant au beurre« , une pépite musicale comme on en voit que trop rarement à l’heure des pitres et du banal où l’amour du Dollars rend le créatif un peu fadasse.
Pour fêter le premier anniversaire de cette naissance publique, Gaël Faye et son équipe de folie (Nicolas Bozino à l’image, Guillaume Poncelet à la musique), tous atteints de cette « maladie de se déverser en musique », nous offrent aujourd’hui le clip d’un titre inédit intitulé « TV ».
Annoncé Lundi 3 février sur les réseaux sociaux, depuis hier je trépignais d’impatience. Comme une surprise, dans un moment d’oubli, je tombe dessus par hasard et je clique sur play. Les premières notes se lancent, les images défilent : un vieux magnétoscope, des VHS que l’on a tous vues étant gosses, un gamin assis sur une Merco’, il lit au soleil. Le voilà debout, déjà comme un homme, l’innocence dans son écrin crânien qui se reflète dans ses yeux, il court au vent chaud et sec, ses bras écartés, il mime une enfance déjà écartelée. Les battements s’ajoutent à l’instrumental, notre corps se meut, mécaniquement mais pas sans émotions, c’est la mélancolie qui s’installe comme dans les fauteuils des grands-parents. Le petit garçon du début est assis maintenant, dans une maison d’Afrique, le voilà qu’il chante avec la voix et les paroles de Gaël Faye. Ces dernières nous transpercent comme le javelot d’un champion des JO. Le texte, je ne sais pas comment vous dire, je le trouve sublime…
Que dire de plus ? Gaël Faye nous conte une histoire, la sienne, qui n’est pas dénuée d’universalité, avec en filigrane le spectre télévisuel qui, lui, compte et recompte à défaut de raconter, et reconstruit ou déconstruit à défaut d’informer. De l’enfance, au conflit rwandais jusqu’à son arrivée en France, Gaël Faye nous susurre sa rage, une rage d’une sagesse incroyable comme en témoigne sa manière de rapper : d’une douceur époustouflante dont le choix de certains mots et de certains flow lui confèrent le pouvoir de fouetter; et le voilà qu’il vante à nouveau le pouvoir de la plume, d’une plume aigre-douce et dangereuse comme l’épée. « Qu’ce soit la plume ou l’épée y’a qu’la pointe qui s’exprime ! ». Le refrain totalement hypnotique vient mettre sa pierre à l’édifice de ce morceau incarné, véritable acmé de cette indignation douce, il joue sur le double sens générationnel avec une touche de nonchalance ou plutôt de désespérance : « C’est cool/s’écoule, c’est cool/s’écoule, ma jeunesse s’écoule, s’écoule, entre un mur qui tombe et deux tours qui s’écroulent. » Il expire le « c’est cool/s’écoule » d’un calme désabusé comme le surplus de fumée que l’on recrache après une taffe. Le mélange des genres nous fait planer et nous perd dans les dédales du langage et de son pouvoir créatif. Mais les émotions fusent et viennent saisir puis serrer notre cœur de leurs mains délicates.

« Sur leur écran on est des bouts d’pixels  perdu dans la foule
Et nos vies s’écoulent, coulent pendant qu’le monde s’écroule »

À la énième écoute, mon attention s’est portée sur ces deux vers, comme une révélation, elle a sauté sur les sonorités « on est des bouts d’pixels ». Et la phonétique est très intéressante, sans savoir si cela fut de l’ordre du délibéré, à la première écoute j’avais entendu « on est des bouts d’ficelles » et l’image de marionnette et du marionnettiste (télévisuel ?) m’est apparue. Mais à l’ère de l’être numérique, ne restons-nous pas des marionnettes, dorénavant en pixels, au cœur de la foule ?

Le clip se met au diapason du son et dans une ambiance sobre et intimiste il nous diffuse quelques images et vidéos d’archives à travers l’écran cathodique. Il vient renforcer le propos de ce grand homme au cœur qui ne ment pas, debout, qui se nourrie de mangues et de poésie et nous raconte les pogroms et tout ce qui ne va pas.
J’ai mal aux tripes, j’emprisonne chaque mot dans ma boîte crânienne pour que mon cœur s’en souvienne. J’en fait des chrysalides et des colères de coton pour que mon épiderme frissonne et que mon esprit se consolide lorsque ces mots deviendront des papillons !
Merci encore à toi Gaël Faye et à toute l’équipe.
Et je dédie ce billet à tous mes ami.es qui, comme moi, suivent cet artiste comme un ami. Et aux autres aussi, ceux qui ont le cœur ouvert et rouge vif.

Alors, toi, écoute et mate, j’espère que, comme moi, t’auras les larmes… Car cela signifiera que c’est bien ton cœur qui parle; il restera une arme.

« C’est quoi ce peuple qui crie à l’aide entre le fromage et le dessert
L’humanité est plus fragile qu’une orchidée dans le désert
Et quand le drame est bien trop grand, il se transforme en statistiques
Et Lady D a plus de poids qu’un million de morts en Afrique.
L’ignorance est moins mortelle que l’indifférence aux sanglots
Les hommes sont des hommes pour les hommes et les loups ne sont que des chiots
Alors on agonise en silence dans un cri sans écho
Et même si la technique avance elle ne changera pas la déco »

Gaël Faye

Lyrics complètes avec explications : Gaël Faye – TV

BONUS :

Gaël Faye, parlait déjà de ce qu’il pensait de la Télévision dans la belle émision « Piège de Freestyle » à 1m43. C’est court, c’est en bonus, mais ça fait toujours du bien :

Piège de freestyle #8 – « Gégé Reviens! » feat. BUNK, JOK’AIR, WILLAXXX, PARANOYAN, SWIFTGUAD, G.FAYE

« encore une fois j’entends jacter
jetez vos JT me bassinent
Pendant qu’on bouffe des pesticides
et qu’on étouffe les génocides
Les médias sont fous, nous enfument
d’infos que l’on hypertrophie
Bon départ à Depardieu ou Bardot
dont je me contrefous ! »

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2 réflexions sur “Gaël Faye – TV

  1. Huuuum, MERCI pour ces belles paroles, beau et digne prolongement des paroles de cet artiste qui parle avec son cœur et ses tripes.
    Ça fait du bien de se délecter de tes mots, encore, toujours, notamment :
    « J’en fait des chrysalides et des colères de coton pour que mon épiderme frissonne et que mon esprit se consolide lorsque ces mots deviendront des papillons ! »
    C’est bizarre, j’ai comme eu l’impression que la chanson se poursuivait avec tes mots ! Je continuais à avoir la mélodie en tête avec ton flow-flot de paroles qui s’intégrait à merveille.
    Douce mélodie des maux-mots de ton âme.

    Pour ma part je ne regarde plus du tout mais plus du tout la télé depuis quoi… Deux ans maintenant et franchement, quand je vois un extrait dehors ou chez quelqu’un, j’arrive pas à croire qu’elle existe encore, et pareil qu’avant… ! 😉

    • Ravi à nouveau de faire partager ce genre de choses et que les lecteurs y trouvent leurs comptes :).
      Et merci tellement pour ces beaux compliments. Je dois dire que cet artiste m’a beaucoup inspiré, comme d’habitude, pour écrire ce billet. Alors quelque part, mes mots furent imbibés des siens. Et de percevoir une sorte de continuité entre ses mots et les miens c’est tout simplement magique ! Alors encore merci !

      Je pense, effectivement, que l’on ne se porte pas plus mal en ne regardant ou n’ayant pas de télévision.
      En revanche me concernant, je mentirais en disant que je la regarde jamais. Certaines chaînes m’ont fait découvrir ou redécouvrir beaucoup de films et de documentaires. Je la regarde peu, mais régulièrement, là où il y a certaines habitudes : films, certaines séries, et émission de débats et d’actualités.
      Mais je reste très critique sur cet objet et persiste à croire qu’il est nécessaire d’avoir certains outils de réflexion fondamentaux pour pouvoir regarder la TV sans qu’elle nous abêtisse. Encore faudrait-il vouloir et oser en faire un véritable objet de réflexion et ça dès la scolarité pour apprendre à prendre du recul vis à vis d’elle.
      D’ailleurs je relis un ouvrage, « L’art de réduire les têtes », que je trouve fondamental pour saisir la modernité, d’un philosophe contemporain peu connu (Dany-Robert Dufour), qui traite des ravages de la TV (entre autres) dès que l’on l’instaure dans la vie de l’enfant dès le plus jeune âge.

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