Les Nourritures Terrestres

Accompagnées des fruits de la vie au goût d’ivresse

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 » Philippe Nemo _ Donc, la première solution, c’est la sortie de soi que  constitue le rapport au monde dans la connaissance et ce que vous appelez les « nourritures ».
Emmanuel Lévinas _ J’entends par là toutes les nourritures terrestres : les jouissances par lesquelles le sujet trompe sa solitude. »
Lévinas – Éthique et infini

C’est hier. J’écris à la lueur d’un soleil qui peine à se coucher, il est 19h47 (ouh 48, écrire prend du temps), la température se fait plus fraîche mais le soleil nous rend fous : en t-shirt, je contemple de ma fenêtre grande ouverte ce que le monde conspire à me donner. Éternelle rengaine chantée à plein poumons, avec le même plaisir, le même désir. L’air de ma province m’inspire. Sa douceur caresse ma crinière de frêle fauve survivant tant bien que mal en cette terre moderne. Sa pureté qui jaillit de la légèreté et de la fraîcheur, s’invite sur un visage sur lequel sont dessinées des rides de sérénité et d’allégresse. Instinctivement et mécaniquement (il faut bien que je vive, donc que je respire), j’emprisonne une bouffée de cet air singulier en inspirant avec enthousiasme, comme pour donner à voir à mes organes qui ne peuvent voir ce que le monde offre de beautés vivifiantes, et de présences invisibles. De l’extérieur vers l’intérieur. Mais pas seulement. J’emprisonne une bouffée d’air afin d’imprimer en moi le souvenir, naïf mais grand, de la gratitude ainsi que de la générosité de ces nourritures terrestres. Voilà ce qui m’inspire le sentiment d’être un homme en ce monde… gratitude et générosité qui viennent dessiner un paradis terrestre, si seulement… un paradis qui viendrait évincer l’enfer artificiel dans lequel on peine à être. Mourir de vivre, peiner à être, voilà des formules qui m’indignent mais qui regorgent tout de même d’une certaine beauté. Passons.
Le caprice de ce soleil rebelle impose le printemps. Éphémère et mystérieux, certes. Et, à l’inverse de mes contemporains, énervés et malheureux d’un rien, les états passagers du temps et du monde me font davantage admirer et profiter de l’instant présent. Hors de mon temps, marginalité que je revendique, je suis un être content pour rien (jeu de mot facile mais j’apprécie la naïveté infantile qui s’en dégage). Mieux, l’éphémère et son mystère vont de pair avec mon désir de renaissance perpétuelle.
Alors j’écris tout en profitant, par intermittences, de ce soleil qui se plaît à décomposer la palette de jaune, allant du vif au terne, du jaune vif au jaune orangé. Dans la couleur, il y a les humeurs. Plus le jaune s’éteint plus on imagine le soleil bailler et pataud. Mettant de l’existant dans les choses, ainsi je rends au monde ce qui lui est dû : il est, il vit. Comme moi. Je me hisse à sa hauteur, d’égal à égal, nous sommes, d’égal à égal, nous vivons. Je souris. En homme d’imagination, je vois qu’il me renvoie ce sourire. Je goûte la joie, folle et sereine ! Elle me rend ivre. Sur le bout de ma langue, s’épanche cette douceur de ne penser à rien d’autre qu’à ce tête à tête qui agite le flot de mes sens et fait chanceler ma pensée.  Je n’ai plus à choisir, ni à m’habiller, je suis nu et dépossédé. Tout ce désir de posséder et ces ambitions de réussite fuitent et s’évaporent. Il ne reste que la volupté. « Volupté ! Ce mot, je voudrais le redire sans cesse; je le voudrais synonyme de bien être, et même qu’il suffit de dire être simplement. » Gide.

Et, je me souviens. Car je n’écris que pour me souvenir. Je le sais à présent. Je mets pourtant un point d’orgue à écrire au présent. C’est un choix, une obsession, c’est comme ça. Ma plume n’est qu’un pont, non pas entre passé/présent mais un pont vers un éternel devenir. Je suis sans cesse; et me souviens simplement pour imprimer en moi la saveur de l’instant présent. Se souvenir c’est revivre infiniment le présent, sinon quoi d’autre ? N’ai-je pas commencé ce billet par un « c’est hier », le mien, mon souvenir qui sera notre présent en cet instant, un instant présent éternel pour chaque lecture. Le langage fait tanguer la temporalité.
J’écris ma mémoire dont les trous sont comblés par cette arme puissante pour tous ceux qui se créent et qui en bavent : l’imagination. Tout est vrai autant que rien n’est vrai. C’est absurde, n’est-ce pas ? voilà l’énième preuve de son règne. Mais ce n’est pas la vérité qui m’intéresse, la voilà mon échappatoire ! C’est ce que j’ai compris cette année, en me frottant académiquement à la philosophie – j’ai débuté ma vie de lecteur par la philosophie ! -, la philosophie qui en vient parfois, à présent, à me dégouter au point de cacher ses ouvrages derrière le rayon « poésie » de ma bibliothèque. Platon en rejetant catégoriquement la poésie n’a rien compris ! Oui je fais preuve de cette prétention. Reprenant les mots de Nietzsche, rien de ce qui existe ne doit être supprimé, rien n’est superflu, certes. Et ce qui m’intéresse aujourd’hui ce n’est pas la vérité mais le feu, dangereusement libre et créateur, la jubilation, le gai savoir et l’amour immoraliste, irréligieux. Un gai savoir qui pour Nietzsche encore est la jubilation des forces renaissantes ! Je suis né par la philosophie; puis je renaquis avec la folie de poète ! Maïeutique poétique ! Car s’il n’y pas le feu, comment assimiler les savoirs, les vérités ? Sans ivresse, sans feu, nul savoir incarné, que du vide. Il ne faut pas prendre la recherche de la vérité au sérieux, ça la cristallise, la rend poussiéreuse, vide, livide. Faisons la revivre par la passion ! Pour Hume, célèbre empiriste, tout comme pour Kant d’ailleurs, la passion n’est pas à dissocier de la raison. La passion comme toute impression sensible est accueillie par la raison, qui la réfléchit. Elle permet ainsi de se connaître soi-même, et devient une sorte de conscience de soi.
Je lis tout juste sur Twitter une citation de Rabelais (ou de Montaigne, internet est loin d’être infaillible ! Et le doute m’habite concernant mes recherches et le manque de consensus net). Étrange coïncidence que cette citation, elle m’apparaît à l’instant même où le besoin s’en fait sentir. J’en viens à être tout excité : « L’enfant n’est pas un vase à remplir, mais un feu à allumer. » Deux termes fondamentaux d’égale importance : « enfant » et « feu », ai-je besoin d’en dire plus ?
« Les poètes mentent beaucoup » (mot d’esprit attribué à Homère, Aristote ou Nietzsche, on ne saura pas), voici leur humilité quelque part, une humilité qui m’a quelque peu manqué lors de la rencontre avec certains philosophes. Et je mentirais si je disais que je ne mens pas. Le mensonge c’est la création, je la clame avec passion. Car la création va au delà de la vérité du monde, parfois même contre, alors elle est mensonge, un songement, même, faisant balbutier le réel pour aller vers. N’en ressort-il pas une vérité, brute, précieuse et brillante comme le cristal ?

Jacques Emile Blanche (1861-1942) Retrato de André gide

André Gide par Jacques Émile Blanche

Le soleil est couché à présent. Écrire prend du temps.
Afin de faire perdurer ce sentiment de bien-être né de ce tête à tête avec un soleil couchant, que faut-il faire ? Le réveiller ? Non, ce serait se hâter, il est trop tôt. Il est essentiel de ne pas confondre enthousiasme, impétuosité avec la précipitation. La hâte est un vice. Puis, la nuit a une importance capitale. Le jour, c’est la réalité de l’homme qu’on nous impose de regarder. La nuit, c’est le monde qui hurle à la lune. Et il faut bien la nuit pour apprendre à mieux voir, à distinguer ce que l’on perd, à commencer par la couleur. Je ne réveillerai pas à nouveau ce soleil, non, en revanche pour continuer à vivre ce moment encore un peu, voilà que je raconte :

Le soleil est à son zénith, je déambule en pleine après-midi dans la capitale de Normandie avec le sourire d’un homme ivre. J’arpente les rues qui me font frissonner d’émerveillement. Je suis à la recherche d’une quelconque nouveauté, j’observe minutieusement les pavés fissurés et les façades décrépites des monuments somptueux. Il m’arrive souvent de tomber nez à nez avec de nouveaux graffs souvent intriguants, parfois engagés. Et, dans mes habitudes chaotiques d’errance, j’entre dans chacune des librairies ornant mon périple citadin. Je scrute les rayons vieillots du Rêve de l’escalier, une de mes librairies de quartier dans laquelle je me sens comme chez moi, hors du temps, dans l’instant. Je m’empresse de saisir un livre. Une rencontre qui n’est pas due au hasard. Je cherchais ce livre. je le feuillette machinalement. Et soudain, faisant défiler les pages à toute vitesse sous mon pouce, j’approche le livre de mon visage pour que cette brise de papier infime atteigne mes narines et que je puisse sentir ces odeurs si singulières d’un livre d’occasion. Dans ces odeurs, il y a un monde. Dans le livre que je tiens à présent, jaillissent les odeurs de vieux meubles en bois avec l’âcre de la poussière qui me rappellent la demeure de mes grands-parents. Je vois alors se dresser devant moi la bibliothèque colossale de mon grand-père, constituée pratiquement entièrement de livres de la pléiade. Je bave. Si j’ai un quelconque héritage, il sera livresque ! De cette image, il y a mon sang, mais également l’histoire, l’histoire singulière, un pan infime de l’Histoire, mais également l’histoire universelle des Hommes. Alors il y a un monde.
À la suite d’un échange courtois et chaleureux avec le propriétaire des lieux à qui j’ai tendu mes 1€50, je ressors avec ce monde entre mes doigts. Je le cache dans ma sacoche. Puis je remonte une rue et croise une jeune femme promenant son enfant en poussette. Nous avançons mutuellement l’un vers l’autre, comme avec tant d’autres. Mais avec son sourire et son regard interrogatif, je devine autre chose, une sorte d’humble appel d’humanité. Dans mon état affable, mon langage du corps invite cette femme à se livrer. Elle l’a senti. La voilà qui s’approche et me demande avec un sourire volcanique si je connais telle rue. Elle voit dans mon regard et mon sourire nerveux naissant, mon absence de connaissance. Mon incompétence maladroite a eu pour effet de nous faire rire. Cet échange court et courtois, mis en lumière par les rayons de soleil d’un jeune printemps, fut tellement chaleureux qu’il résonna en mon cœur comme un Big Bang. Coïncidence savoureuse de la vie, je la croisai à nouveau quelques temps plus tard dans la même rue et nous partagions encore ce même sourire et quelques mots chaleureux. Elle me remercia même, alors que je n’avais pas pu l’aider. Pourquoi me remercia-t-elle ? Pour mon affabilité ? Un évènement aussi simple et banal que celui-ci réussit tout de même à envoyer le morne au casse-pipe !
Reprenons. Je cache alors ce livre fraîchement acquis, dans ma sacoche, aussi timidement qu’orgueilleusement, car les gens ne sont pas prêts pour ce monde contenu dans le livre, pensé-je. Et surtout, il me reste encore du chemin à parcourir pour affronter pleinement et sereinement le regard de l’autre. Pourtant, et c’est bien pour ça, le regard de l’autre je le connais : moqueur, douloureux, orgueilleux, comme l’époque; tout comme je connais ces préjugés sur le livre et la culture en général. Des préjugés avec lesquels je me bats souvent et qui me mettent trop souvent K-O à mon goût. Je n’ai que des points à donner moi ! Dans mon ivresse, je veux être comme tout le monde pour ne pas affronter le préjugé erroné du lambda et ces mots-valises « bobo », par exemple, celui que j’entends le plus. Mots-valises ? Non pas ce néologisme créé par l’association de deux mots existants, mais ces mots-valises que l’on remplit de n’importe quoi et qui, une fois enfermés dans le discours, ordonnent à la pensée et à la réflexion de prendre des vacances. C’est la manie de notre temps, vider la langue de la pensée. Bref, si véritablement je suis un « Bobo », c’est plutôt dans le sens de « bohème bourgeois », ne pouvant dépenser pas plus de 2€ dans un livre et jouissant pourtant de tant de richesses des petits riens. C’est ainsi !
Ce n’est pas que les valeurs se perdent, foutaises, c’est qu’elles s’inversent. Aujourd’hui est célébrée la moyenne médiocrité du quotidien, et est pointée d’un doigt acerbe et moqueur la moindre chose qui permet l’élévation. Rendre la culture populaire n’a rien à voir avec ce qu’ils croient être la culture populaire, plutôt la molle culture jetée en pâture à la populace, la culture qui rapporte du livre, oui, mais du Sterling.  Là encore, je reprends les mots de Nietzsche, rien n’est superflu et rejeter pour soi n’est pas rejeter l’Autre ni pour les autres; j’essaie de prendre du recul avec sagesse comme je peux. Mais je persiste et signe, d’après moi, l’élitisme d’aujourd’hui est populaire ! C’est le summum de l’absurde. J’en viens parfois à maudire le manque d’efforts d’une grande partie des gens qui me somme en plus de me « lâcher » comme elle dit. Elle n’ose voir que tous les jours je peux fêter le 14 Juillet dans un simple vers d’eau alors que tous les week-end je la vois noyer son néant dans des shooters et des bouteilles de vodka. Moi, je vais et je viens, et fais l’effort de ne pas choisir en ne me refusant aucune existence : vers d’eau et verre de vodka (entre nous je préfère le vin, ou le bon whisky). Je n’oppose rien, chez moi tout se complète ! Je saisis une liberté, celle des fous et des révoltés, et m’empare de la joie, celle des pauvres et des naïfs !

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« Les Nourritures Terrestres » d’André Gide…
Il est de certains textes, de certains livres, une impossibilité à les étiqueter… si ce n’est qu’en parlant d’eux comme d’un feu littéraire, d’un incendie livresque, d’une explosion joyeuse. Pour moi, Les Nourritures Terrestres fait partie de ces livres. Ces livres qui brûlent pendant toute la lecture et qui réveillent en nous ces désirs de pyromanes enfouis. Ces livres que l’on jette une fois terminé nous laissant les doigts noirs de mots et la tête fumante mais surtout, faisant naître le désir ardent de sauter par sa fenêtre (du rez de chaussée je vous en supplie, 1ère étage maximum…), afin de mettre en œuvre le suicide de sa propre apathie et le résurrection de nous-même. Pourquoi la fenêtre quand il existe des armes à feu ? parce que la fenêtre est le symbole menant au dehors. Comme une entrée dans un tableau (prenez Le bonheur de vivre de Matisse par exemple), on saute à l’intérieur de celui-ci, donc dehors, au sein de la beauté qui nous explose à la face et de l’ivresse fiévreuse qui dégouline, car le cadre délimité de la fenêtre nous pousse à aller vers, à briser les limites et recouvrir une liberté malade de sa noblesse car trop souvent bafouée. Voilà ce que l’on trouve dans ce bouquin !
D’ailleurs dans la préface des Nourritures Terrestres qu’il appelle « ce manuel d’évasion, de délivrance », Gide lui-même édicte quelques réflexions à l’adresse des nouveaux lecteurs. La dernière remarque qu’il fait est la suivante : « que ce livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même – puis à tout le reste plus qu’à toi ». Ce n’est pas tout. Déjà, Gide emploie un « tu », dans cet ouvrage ce « tu » il le nomme « Nathanaël ». Qui est-ce ? Peu importe, il s’agit là d’un interlocuteur inventé mais au prénom tellement somptueux vous ne trouvez pas ? Il coule, vous sentez ? et il s’étend sur l’étang d’eau douce du masculin et du féminin tous deux déifiés. Comme dernière indication à l’attention de Nathanaël, juste avant de lire ce livre « au titre brutal », Gide lui somme de le jeter une fois lu ! Et de sortir. Oui, de sortir. Je cite « je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir, sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. »

À partir de là, ce n’est qu’explosions…
Ici il n’est nulle question de roman ou d’essai ni même d’ouvrage de poésie. Pour moi ça a même été plus qu’un livre. Chaque page nous plonge dans une joie brutale et un enthousiasme dynamite. « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. », on a simplement envie de le hurler ! Et cette phrase est tirée juste de la première page ! Oubliez ici l’esprit, la pensée poussiéreuse et la réflexion construite à partir de systèmes et de méthodes. Il s’agit de conquérir la liberté d’être soi, dans la joie, là où toute émotion est capable de plénitude, où l’ambition n’est autre que la recherche de la volupté, l’ivresse et le désir d’être. « ASSUMER LE PLUS POSSIBLE D’HUMANITÉ, voilà la bonne formule », ici, si les majuscules ne sont pas un cri, je n’ai alors rien compris. Dans les Nourritures Terrestres oubliez la possession ou l’ambition liée au mérite, ne dit-il pas au début « supprimer en soi l’idée de mérite; il y a là un grand achoppement pour l’esprit ». Le plus haut désir, le plus beau sur la terre est la faim !

Outre mes nombreuses annotations en tout genre, j’avais également corné les pages que je trouvais les plus pertinentes pour rédiger ce billet… mais c’est une tâche impossible et même peut-être vaine que d’essayer de faire entrer ses pages cornées dans ce billet déjà démesurément long. Puis, hormis ce travail de synthèse voué à l’échec, le récit que j’ai écrit jusque là, comme j’en ai l’habitude, avait pour but d’essayer de synthétiser, de part mon expérience, ce que pouvait véhiculer et apporter Les Nourritures Terrestres : le tête à tête avec le monde, ainsi qu’avec soi, mais également le fait de sortir de soi et de désirer renaître avec ferveur, désirer être dans l’ivresse, au milieu de toutes les voluptés que le monde peut offrir. Et avoir cette intelligence d’en faire profiter chacun et chacune. Saisir une liberté, une liberté joyeuse, une liberté de penser, de sentir, une rébellion heureuse de l’esprit et des sens; s’emparer d’une joie résistant à toute épreuve et d’une saine spiritualité. Toute cette tornade existentielle ayant pour centre de gravité l’amour, l’amour fou, l’amour ivre, le cinglé, celui qui tue et fait renaître.
Une liberté de feu de joie qui peut être immoraliste, qui le sera forcement.  D’ailleurs je conseille le/la curieux/se qui s’aventurera à lire Les Nourritures Terrestres, de compléter sa lecture avec celle de L’Immoraliste, un autre ouvrage emblématique de Gide. Quand l’ivresse de vivre supplante la maladie, pour se muer en un désir ardent de liberté ! Quel en est le prix ? Le rejet naïf des mœurs, le mépris intermittent de la vacuité des gens, le grand saut dans la marginalité et l’incompréhension de l’Autre et surtout, la détérioration, voire la destruction, de certains liens, ici, amoureux. Voilà ce qu’est L’Immoraliste. Un grand voyage libertaire et immoraliste à travers le monde ! Il en est de même pour Les Nourritures Terrestres. Et, en effet, Gide n’était pas seulement cette statue intellectuelle sollicitée des années 30. Il était aussi homme de scandales. Rebelle à la morale autant qu’à l’absence de morale. D’une liberté de mœurs et de jugement que certains encensaient mais que d’autres, condamnaient rageusement comme Simone de Beauvoir par exemple.*

 » – Il y a là, reprit-il, un « sens », comme disent les autres, un « sens » qui semble vous manquer, cher Michel.
– Le « sens moral », peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.
– Oh ! simplement celui de la propriété.
– Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.
– Je l’ai si peu, qu’ici, voyez, rien n’est à moi; pas même ou surtout pas, le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos; la possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort; j’aime assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé… »
Gide – L’immoraliste

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Voilà comment, généralement, je travaille pour la rédaction d’un billet !

À la conception de ce billet, la chose que je me suis dite et qui pourrait conclure ma folie était d’affirmer que pour ceux et celles qui voudraient mieux me connaître et me cerner, il leur suffirait de lire Les Nourritures Terrestres. Ce n’est pas de la prétention que d’affirmer y avoir trouvé énormément de moi dans ce livre.
Mais surtout j’en ai conclu que ma vie littéraire (ma vie tout court), n’était que le fruit au goût de folie d’une sorte de cercle d’ami.es qui ne cessaient de se rejoindre et d’interagir entre eux, à travers les livres. Et ça jusque dans les découvertes que je peux faire par la suite. « Tout ce qui s’élève converge » ! Dans Les Nourritures Terrestres, il y a des parallèles avec Spinoza et son panthéisme, pour commencer, lorsque Gide parle d’un dieu comme présent dans tout. Mais pas seulement, on trouve dans l’immoralisme, le désir (réveillé par le personnage de Ménalque) de se créer ses propres valeurs et également de jouir du monde, on peut y voir une tentative nietzschéenne de réconcilier Apollon et Dionysos. Il y a alors du Nietzsche chez Gide. Les Nourritures Terrestres nous susurre « Deviens ce que tu es » !
À travers Les Nourritures Terrestres, tout comme dans L’Immoraliste, il y a les odeurs de l’Algérie et des périples sur la terre de Biskra. Ce n’est qu’un symbole de transition pour en venir à parler d’Albert Camus. Depuis, j’ai relu quelques pages de Camus, et il y a cette même puissance poétique indicible, la force des mots qui porte au delà des pages, au delà des âges. Dans Discours de Suède, Camus en vient même à citer Gide ! « Il y a un mot de Gide que j’ai toujours approuvé bien qu’il puisse prêter à malentendu. « L’art vit de contrainte et meurt de liberté. » Cela est vrai. »
Pour terminer, je découvre tout récemment l’écrivain contemporain Christian Bobin (que je vous conseille fortement). Je sors d’une de mes librairies, à nouveau, comme à mon habitude, avec Le Très-Bas dans ma sacoche. À sa lecture, j’y ai trouvé cette même intensité poétique, ce contre-courant littéraire poussant à ne pouvoir étiqueter ce que l’on lit. Mais surtout, j’y ai lu ce même amour, ce même départ vers la vie, la vie, rien que la vie ! Tout ce chaos que je dépeins fut et est jubilatoire !
« L’amour a réveillé ma vie dormante. J’ai trouvé la vie et c’est vers elle que je pars, c’est pour elle que je combattrai et c’est son nom que je servirai. je pars, que peux-tu contre cela. Je te laisse jusqu’au dernier de mes vêtements. On tient les gens par tout ce qu’on leur donne. Je t’ai rendu ce que tu m’as donné – sauf la vie. Mais la vie me vient de plus que toi. Mais la vie me vient de la vie et c’est vers elle que je vais, vers mon amie aux yeux de neige, ma petite source, ma seule épouse. La vie, rien que la vie. La vie, toute la vie ».
Christian Bobin – Le Très-Bas.

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J’ai déniché, je crois, une sorte de triptyque, une espèce de trinité singulière : l’ivresse, le monde et l’esprit…

Je disais à une amie que la littérature changeait de manière réelle mon existence. Ce n’était pas des paroles exagérées… C’est une expérience dure à croire pour celui qui ne s’y aventure pas. Les auteurs que je lis et qui deviennent famille, engendrent des phénomènes qui me rendent outrageusement plus réceptif au monde qui m’entoure. Je ne sais que dire d’autre. Si ce n’est le regret de cette puissante solitude qui m’assène, le regret de ne pouvoir partager cela avec mon entourage.. Un regret, qui se mue en refuge, un regret qui se mue en mutisme salutaire.. Secret solitaire, m’empêchant ainsi de devoir faire face à l’incompréhension et au scepticisme des mes contemporains. Mais malgré cet isolement, je ferai toujours, je l’espère, preuve de cette intelligence dépeinte par Christian Bobin dans La plus que vive qui est « de proposer à l’autre ce qu’on a de plus précieux, en faisant tout pour qu’il puisse en disposer – s’il le souhaite, quand il le souhaite. L’intelligence c’est l’amour avec la liberté. ».  J’en reviens éternellement à cette maxime camusienne que j’admire tant : solitaire et solidaire. Dans la postface du Discours de Suède, Carl Gustav Bjurström écrit en guise de dernière phrase : « le bouclier bien fragile de l’art et du devoir de l’artiste de respecter toujours la liberté et la vérité pour rester finalement à la fois « solitaire » et « solidaire ». »
Bref, je lis et jette chaque bouquin, les relis puis les rejette pour sortir à l’air libre et lumineux. Voilà ce que m’enseigne la littérature, que la vérité n’est pas dans les livres mais bien dehors, dans le monde. Mais s’il y a un voile, plutôt un mur, entre les hommes et le monde, celui-ci est-il le livre ? J’en doute.
Un matin, après avoir refermé un livre de Bobin, je traversais un océan de béton avec mon navire… en guise de côte, les champs de colza jaune vif aux odeurs si reconnaissables, et ces champs, je ne les voyais plus de la même façon, je les contemplais jusqu’à en déguster à distance leur sève jaune… affichant sur mon visage serein, les traits tirés d’un sourire immortel. Mariage heureux des contradictions créatrices.

« Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la propose les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie; la tienne et celle des autres hommes; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.
Ne sacrifie pas aux idoles. »
André Gide – Les Nourritures Terrestres

« Je vivais dans la perpétuelle attente, délicieuse, de n’importe quel avenir. Je m’appris, comme des questions devant les attendantes réponses, à ce que la soif d’en jouir, née devant  chaque volupté, en précédât d’aussitôt la jouissance. Mon bonheur venait de ce que chaque source me révélait une soif, et  que, dans le désert sans eau, où la soif est inapaisable, j’y préférais encore la ferveur de ma fièvre sous l’exaltation du soleil. »
Gide

* Libertad. Les aventuriers de l’art moderne (1931-1939) – Dan Franck. p.95-114

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2 réflexions sur “Les Nourritures Terrestres

    • Ah, enchanté Jérémy Levron, que je connais mieux derrière le pseudo Twitter « 19h47 » 🙂
      En effet, c’est une belle heure.. surtout avec ce passage à l’heure d’été !
      Merci pour ton passage ici et ta lecture !

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