Chronique d’un vagabond

Retour sur 2015

FLC

Par Fred Le Chevalier (œuvre de rue, vue à  Rouen)

Les parapluies, tantôt, fleurissent
Il faut savoir s’armer de patience

L’EXISTENCE, CE VOYAGE

« Détruis-toi pour te connaître.
Construis-toi pour te surprendre.
L’important n’est pas d’être.
Mais de devenir. »
Kafka

La pression s’empare toujours de moi lorsque ma plume s’adonne à un travail d’écriture qui a pour but d’être publié ici ou là. Alors, commencer ce billet par une si criarde banalité telle que « l’existence est un voyage », même s’il ne s’agit que d’un titre, n’arrange rien. Pas même ma risible tentative de noyer le poisson en formulant la chose autrement, d’une manière moderne, faussement originale et littéraire, indiquant « Moi, savez, j’écris (un peu) ! » dans un écriteau bien scintillant.
Toujours ce besoin de me faire remarquer… Titillant, maniant le bon mot et le calembour, riant fort, jouant l’original, ayant le dernier mot, offrant, me taisant, écrivant… malgré mes pudeurs qui m’habitent et ce manteau de vent dont se revêt parfois mon existence. Que j’aime cette image du vent, profondément, symboliquement. Elle m’obsède dernièrement.
Le vent, il n’existe qu’avec, que par rapport à, n’est visible seulement parce qu’il souffle sur les choses du monde. Invisible, il se découvre en faisant rouler la poussière; il apparaît lorsque, par son pouvoir, il fait tanguer les arbres; il dévoile son existence lorsqu’il décoiffe une crinière de femme à la tombée du jour; il crie son existence lorsqu’il fait tournoyer les feuilles mortes et jaunies, assassinées par l’automne, ou le printemps (les saisons, vous savez ce qu’on en dit de nos jours…). Voilà que je me prends à fredonner Bob Dylan « How many roads must a man walk down, Before you call him a man ? », the answer, my friend, is blowin’ in the wind.
Le vent, il love les éléments, tantôt avec la douceur de la brise, tantôt avec la violence d’une bourrasque. Mystérieux, il questionne, atteignant le sensible, il bouscule. Il est là, puis le voilà qu’il file à la mesure du temps – le vent est-il l’Homme ? Mais surtout, le vent passe et trépasse, puis le vent souffle éternellement. Le vent est-il l’Homme ? « Toi t’es un mec de passage » me lance un ancien compagnon de philo au détour d’un moccacino; je l’entends encore. Aujourd’hui j’aurais voulu lui rétorquer « Oui comme le vent. »
Le vent est rien, le vent est tout, il est la question et la réponse. Il est solitaire, et solidaire. Putain… « Solitaire et solidaire », jamais une telle formule m’aura autant hanté, jamais je n’ai autant souhaité que de tels mots me collent à la peau, à un tel point que j’ai du me les encrer sur la peau… Elle, là voilà qu’elle me dit que cette formule me correspond bien; j’affiche un sourire mystérieux comme pour manifester un succès, gigantesque, sur la vie. « Solitaire et solidaire », cela me « correspond bien »… C’est ainsi que le regard de l’Autre, loin d’être un ennemi, est un thermomètre; mieux :  ne faut-il pas y voir un miroir; un miroir pour constater que notre ombre et notre silhouette correspondent à l’idée que l’on s’en fait ? Parfois, le rendu est si déformé… Le vague sentiment, alimenté par l’observation, que, de nos jours, nous passons notre temps à ne plus se rendre compte de nos reflets. Passons. M’identifier au vent ? À la lecture de ma manière d’écrire le vent, ce serait bien prétentieux, je le confesse… Mais, oui, j’aimerais fort bien que le vent et moi-même partagions une gémellité.
Je souffle, solitaire, autant que le veut mon inspiration solidaire, sur les feuilles, sur les choses, sur les gens, pour me manifester, pour crier au monde non pas mon existence mais la manière dont elle se dessine. L’un de ses traits est l’écriture. Et dans cette passion, pourtant hyper-pratiquée mais toujours étrangement incomprise et sous-estimée, ma personnalité s’échine parfois à se justifier auprès des autres, à commencer par l’entourage : arrêtez de me parler de situations, de travail, de stabilité, nous ne logeons pas à la même enseigne du monde, il faudra vous y faire ! je ne suis pas connu et ne le serai jamais en tant qu’auteur (je n’en suis même pas un), ne souhaite nullement en faire mon activité professionnelle, mais j’écris, je ne fais pas rien, et ce « pas rien » est intense, immense. Au diable les situations, si l’être n’est pas feu, s’il n’est pas animé par la (une/des) passion.s. Je suis possédé par cette flamme de vie; vous pouvez souffler sur elle, mais ne l’éteignez pas ! J’ai d’autres aspirations, et ne retire aucune fierté particulière à forger ma petite pa-place professionnelle, à m’habiller de ces vêtements trop petits de l’adulte « responsable » et bien intégré – surtout si je venais à perdre cette passion qui m’anime. Choses que je ne rejette pas pour autant, et avec lesquelles je me dois de composer, il faut vivre avec mon temps. Et je le vis avec joie, souvent en rechignant, mais je le vis. Cela dit, malgré ma pudeur, je m’émeus et me meus bien mieux nu, ces vêtements ne sont pas mes priorités. Non pas que « moi », ma « réussite » ne m’intéressent pas, loin de là, simplement, je me plais à d’autres accomplissements et ma « réussite » est ailleurs. J’ai bien d’autres aspirations plus intéressantes à partager, tout comme d’autres sujets de conversations. Je l’écris simplement pour l’écrire, dans une velléité de critiquer un ordre établi, mais ce regard là, posé sur moi et ma manière de vivre, m’importe de moins en moins, la sagesse sûrement. Malgré tout, je constate, là encore, ce besoin étrange de me justifier, sans cesse. Mon être se voit malheureusement être indifférent à l’indifférence. Je ne crois pas en la sotte platitude « Le regard des autres ? Ah ! il faut s’en foutre ». Cet individualisme, parfaitement d’époque, non seulement n’est qu’un mensonge de plus pour se cacher et ne pas oser se regarder, et une escroquerie nuisible. Le regard de l’autre accompagne, jauge, juge (souvent à tort), permet, épaule, apaise, conforte.
Et si cette critique sociétale que je formule ne concernait que ma petite passion qu’est l’écriture, ou ma petite manière de voir les choses. Si seulement. Dès que quiconque sort des sentiers imposés, je ne vous apprends rien : la marginalisation s’impose comme un asile, pernicieux, comme un exil, savoureux – épouse les contrastes ! Il faudrait pousser jusqu’au havre de paix. Le voyage alors. Comme remède. Le voyage, encore, et toujours. Puis les ivresses, encore et toujours. De l’un à l’autre, les pérégrinations.
Voilà le terme qui, d’après moi, correspond le mieux à mon année 2015 : le voyage.
En 2015, je me faisais vagabond. Je le suis devenu.

Je sirote mon thé vert « Rose c’est la vie » (quel nom !), et m’interroge sur la manière dont je vais rattraper l’énonciation de ma banalité « l’existence, ce voyage » : Eurêka !
Réminiscences : 2013, j’arpente les couloirs aux couleurs fades et au carrelage terne de mon université. Pressant le pas, je pousse une porte jaune, la brise glaciale d’une salle déprimante et abandonnée par la vie, s’expliquant par un radiateur en rade, me crache au visage. Je n’enlève pas mon blouson, hors de question. Je m’assois. Je suis en retard, une habitude, qui s’amenuise avec les années. Nous sommes peu, mais nous sommes là. J’entends, oui j’entends la bribe du cours pour lequel j’ai couru : « l’amour est un voyage », je suis happé, « cause, allez, vas-y je t’écoute ». L’amour est un voyage : alors ? Des avis ? Puis j’entends un nom « Lakoff », professeur de linguistique cognitive, deux plutôt, « Lakoff et Johnson ». J’assiste au 3ème cours de mon module « Syntaxe et sémantique » de mon 1er semestre de Master 2 Sciences du Langage, option Recherche. La thématique : La métaphore, mais pas la littéraire, non « La métaphore de la vie quotidienne ».
Késako ? On pense la métaphore comme une simple figure de style, un jeu volontaire quelque part, avec la langue, volontaire et ponctuel. C’est oublier, ou simplement ne pas savoir, que la métaphore est partout présente dans la vie de tous les jours, non seulement dans le langage mais au sein de ses corolaires, la pensée et l’action. Les trois se nourrissant les uns, les autres. Le langage est métaphoriquement structuré, et la plupart des concepts et vocables viennent nous démontrer cela, et ça, dans le plus banal des quotidiens. L’ascenseur social ? Être au 36ème dessous ? Des formules du quotidien. Le succès, tout du moins dans notre culture occidentale, et sans prendre de risque, dans notre langue française, est caractérisé par le haut, l’échec par le bas. Le temps, une ressource, une marchandise, qui se perd, qui se gagne, qui se vend etc… Et alors ?  Et bien, ceci va ainsi non seulement structurer la pensée, le langage mais également notre rapport au monde, à l’autre et la manière d’agir sur et avec eux. Un des exemples éloquents de Lakoff et Johnson : « La discussion, c’est la guerre ». Considérer, par le langage, que discuter c’est faire la guerre, c’est, au quotidien et dans le temps, considérer que discuter est un concept « violent », qui nous poussera à agir en conséquence. « Avoir les armes pour répondre », « moucher son adversaire », « Ahah, je  t’ai cassé ! »… Aucune dénonciation quelconques ici, ni revendication, j’énonce ! La langue structure nos représentations du monde.
Alors, me suis-je rattrapé ?
L’existence, ce voyage. Donc.

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En 2015, le terme « pérégrinations » est revenu très souvent chez moi. Le mouvement entraîne le mouvement, lui-même entraîne la langue, la langue façonne la pensée, la pensée refaçonne la langue, les deux sculptent un être, un être renaissant. Puis, le voilà qu’il agit. Les sens cherchant l’essence. Et dans ses actes, la pensée qui s’exprime. Tout est langage.
Dans mon journal, à la date du 27 Décembre 2015, j’écrivis que les sens se mettent au diapason de la vie que l’on mène. J’ai glissé vers le mouvement, j’ai vu, j’ai senti, j’ai goûté, j’ai pris, touché, j’ai été effrayé, j’ai pleuré nos morts, les miens, les avortements, j’ai donné, j’ai raté, j’ai sombré, j’ai gardé, j’ai partagé, j’ai fait du mal (pardon, tellement), j’ai souffert, au point de ne pouvoir pleurer, eu la douleur égocentrique, arpenté les passions tristes, j’ai aimé, j’ai bu, j’ai ri si fort, j’ai baisé, j’ai souri d’un bonheur si grand… j’ai vécu, non pas mieux, mais plus, comme écrit Camus; renversant ainsi une existence et l’être qui la dessine. Je vois l’existence comme je la sens.
Et pourtant, en 2015, je suis mort. Verbe qu’il nous faudrait toujours conjuguer au passé simple, mais que, couramment, nous employons au passé composé. Remarque pertinente et audacieuse, puisque dans mon cas, cette mort fut une composition, en rien un passé, simple qui plus est; et dans ce sens figuré et pourtant bel et bien réel, il est une composition du devenir d’un passé qui s’éclate continuellement au présent. Mort-vivant. Silences des dernières expirations; cris des agonies. Mouvements cocaïne; apathies ruminantes. Esprit claire et pensées sombres. L’ombre m’apparaissait séduisante, et les éclats coupants comme du verre; je me suis frotté au danger. Engendrant métamorphoses et métamorphoses. Mort-vivant. 2015, fut-elle ma plus belle, ma pire année ? « La vie est belle et laide comme une actrice porno » nous rappe nonchalamment et avec une lucidité infantile Lucio Bukowski. La virtuosité ne se trouve pas dans le fond mais dans l’image utilisée ainsi que dans le registre de langue.
« Ores je vis, ores je ne vis pas », de ce vers de Ronsard, j’en ai tiré une nouvelle ancrée dans un triptyque, qui évoque le pourquoi du comment ; d’un état émotionnel dans lequel j’ai puisé, j’en ai retiré une manière de vivre dans laquelle jouissent les contrastes. Est né un nouvel homme, fou, fougueux. Vivant. Encore. Plus. Riche.

Il y a un an jour pour jour, le 07/11/2015, j’écrivis « Aujourd’hui Charb est mort », non pas que les onze autres victimes des « Attentats de Charlie Hebdo » m’importèrent moins ou peu, NON ! J’écrivis ensuite « de voir son visage… de le savoir dorénavant sans vie. », c’est son image, les traits, réels et symboliques, de son visage, tout ce à quoi ils me renvoyaient en mon for intérieur, englobaient tout mon malaise, et ont suscité une si vive émotion en moi que Charb fut le personnage central de ma « pensée ». Ce matin, les paroles suaves radiophoniques faisaient office de pense-bête très bête : « Il y a un an, les locaux de Charlie Hebdo furent la cible d’attentats terroristes ». Était-ce l’atmosphère de commémoration ambiante, ou alors la  fatigue de ma nouvelle activité qui place 2016 sous de meilleurs auspices ? Je n’en sais rien, mais à l’eau bouillante de ma douche salutaire, se mêlaient des mystérieuses larmes tièdes.
Que chacun réagisse comme il le peut ! je respecte même l’indifférence. Mais au diable l’argument polémique du « mort au kilomètre » pour faire culpabiliser le lambda de ressentir plus lorsqu’il se sent touché en sa propre chair. Oui je fus bouleversé par ce premier attentat, tout comme je le fus par le massacre au Nigeria à la même période. Mais on ne peut en vouloir à l’être humain d’être davantage ému par ce qui lui est proche, ce serait un comble ! L’ère de la polémique et du reproche (du ressentiment ?) entache de manière nauséabonde même la noblesse et la sincérité des émotions. C’est une démarche intellectuelle et émotionnelle supplémentaire que de ressentir autant pour l’Homme que son voisin, malheureusement, certes. Alors apprenez-lui, ne le blâmez pas ! Surtout, n’ordonnez jamais aux gens ce qu’ils doivent ni comment ils doivent ressentir ! Totalitarisme naissant… Depuis ces attentats, et depuis de nombreuses années même, le débat, joué d’avance, entre liberté et sécurité s’occupe bien assez d’instaurer un climat délétère et problématique… l’odeur des matins bruns s’approche.
Vînt ensuite, ce funeste Vendredi 13 Novembre 2015. Les « attentats de Paris ». Bouche Bée devant une des chaînes d’info en continu, à la ligne éditoriale et aux méthodes journalistiques discutables, mes inquiétudes allaient vers cette amie qui habitait dans le quartier de Belleville et qui entendait, abasourdie, des coups de feu retentirent. Alors, oui, j’ai, je le pense, de l’humanité, et dispose d’une empathie qui souvent me rend soucieux, mais je l’avoue, cet évènement, de part sa proximité et sa symbolique, m’a profondément traversé, au point d’évincer d’autres drames de part le monde… Oui ! Suis-je mauvais pour autant ? Outre le choc, à nouveau, frappant ma poitrine, ce tragique évènement a été pour moi cet énième déclencheur d’une réflexion sur mon temps, ma civilisation, qui, vide de tout, arborant fièrement des valeurs mortifères et baignant dans un trop-plein écœurant, indéniablement, fait naître plus que des chimères, mais des monstres engraissés à l’absurde. Reste-t-il des gens bons ? Est-ce que cela veut dire quelque chose aujourd’hui ? Nous qui dormons pourtant la conscience intranquille non d’être des enculés qui nous assumons, chose que je pense, mais de « vivre avec notre temps ». Ce temps qui a même rendu coupable le sommeil du juste…  Étiquetez la mort de jolis « progrès » et « modernité », et vous y êtes, vous légitimez la dégueulasserie. Gueulez que ça rapporte et que c’est bénéfique pour le bien-être d’un pays, non seulement vous embarquez tout le monde dans votre chute, et, en plus, vous avez un joli paradigme légitime et fondateur. Tout appartient au marketing et aux formules. Tout le reste ? Du vide. Du nihilisme au Satori, il faut un monde, le notre piétine, patine, s’affaire, s’échine en vain, meurt. Et le temps passe si vite; vite ! Les souvenirs plein les cernes, je m’efforce de parler sans cesse au présent et m’applique à ne pas me noyer dans l’amer des « si » d’un conditionnel de verre; « va et viens entre la vie » me dis-je, voici mon constant impératif, que faire d’autre face à « l’indicatif-néant » ? (cette formule somptueuse est de Jean Tardieu).
Oh mais je vous vois venir, Non, assurément non, je n’excuse pas. Encore une fois il convient de rappeler que de chercher à comprendre n’est en rien pardonner. La philosophe Hannah Arendt en a bien payé le prix en se penchant sur le cas Eichmann. Je considère que l’absurde crasse de mon époque, et ces évènements tragiques ne sont pas une coïncidence. Et, les discours médiatiques de tous les acteurs jouant bel et bien un rôle dans cette mascarade contemporaine, qui pointaient du doigt les responsables dans un subtil « c’est pas moi, c’est les autres » m’ont donné la nausée. Se déresponsabiliser, se faire tout petit, c’est bien ça la dangereuse irresponsabilité. Il n’y a rien de pire que ces énergumènes qui paradent à la télévision, faisant commerce avec les fous, serrant les mains pleines de sang, qui viennent nous faire la morale et imposer la marche à suivre. Bon dieu ! Je m’efforce à chaque obstacle, chaque problématique, ne serait-ce qu’au quotidien, de ne pas être manichéen. Parfois c’est intenable. Car le foutage de gueule est tellement immense qu’il ne suffit plus de nous dire « c’est plus compliqué que ça, vous ne pouvez pas comprendre [ajoutez concepts fumeux : diplomatie, commerce international…] »… voyez ? Plus à moi. Les choses sérieuses s’amassent, pourtant le monde reste une mascarade. Malgré mes difficultés à y vivre, j’ai décidé de le crever comme un ballon de baudruche dans un intense éclat de rire !

Entre ces deux tragiques évènements, quasiment une année s’est écoulée dans le sablier. Dans ce laps de temps, j’en ai traversé des aventures, autant que des épreuves; les deux ne sont-ils pas synonymes ? Faisant connaissance avec les héros, surtout héroïnes du quotidien, en effectuant un service civique dans le milieu du social, j’ai réalisé un voyage intérieur et des périples savoureux, au cœur de toutes les misères. Voilà qu’aujourd’hui, je décide de laisser mes pieds bien ancrés dans cette fange :
« des saints au milieu de la boue, voilà le miracle éternel ! Voilà qui donne à la vie sa valeur. Voir la grandeur morale se dégager de la fange; entrevoir la beauté à travers un rideau de boue; puis peu à peu – surgissant de l’abîme d’inconscience, de vice – la voir monter,  grandir en force, en vérité, en splendeur.  » (Jack London).
Expériences qui n’ont aucunement entaché valeurs et convictions, bien au contraire. J’en suis ressorti, défloré, vous vous l’imaginez, mais également avec des individus à l’épaule, qui me sont devenus chers, des projets et ambitions nouvelles. Des prémisses à 2016.

Le 07/11/2015, je commençais, officiellement, un journal non-intime que je commence à relire aujourd’hui. Toujours en cours, contenant des pensées, des aphorismes, des vers, des nouvelles, des idées, ce journal a connu ma plume presque quotidiennement durant cette année 2015. Je suis surpris en me relisant. Je n’ose dire en « me » relisant, car, surpris, je ne me suis pas reconnu, parfois. Surpris, j’ai été animé d’une fierté d’avoir pondu tel mot ou telle phrase. Surpris, j’ai été, parfois, bouleversé par ce que j’avais pu écrire sur l’instant, dans une concision à en faire perdre la mémoire. Mais, je n’ai pas cessé d’écrire !
Ce journal non-intime, fut et est un journal de bord d’une existence qui a viré le sien, de bord. Carnet d’envies, carnet de vie, carnet de vices, carnet de détresse et d’ivresses, carnet d’humeurs, de simples dires que je confesse, il fut et est un compagnon, un témoin de mon année 2015.
Il fut le  témoin le plus éloquent de mon mariage avec les contrastes. L’année 2015 fut sombre, et somptueusement fluctuante, elle fut tellement solitaire, tout autant que solidaire. Ivre et illuminée, elle eut le goût amer, des coulures de maquillage sombre et des jambes aguicheuses. À chaque alcôve, chaque cercueil mis sous terre, un soleil brillant plus fort. À chaque déchirement, un enracinement salvateur.
Et moi, simple quidam, j’écrivais. J’écris. Moi, recevant les balles, esquivant tant d’autres, suffoquant du  temps, inspirant les cœurs, les airs, les terres… et puis l’amour.
Ce fut, d’ailleurs, au plus bas de mon moral que je partis à la rencontre du cœur le plus lumineux jamais rencontré. Deux solitudes se rencontrant dans une ville du sud, les Pyrénées en décor revigorant. C’était à Pau, comment oublier ? Comment oublier ce premier et modeste road trip en solitaire ? Mes arrêts à Orléans, les déambulations dans ses rues en frêle mais grande compagnie, la traversée de la Gironde, et la palais Beaumont.
Ce fut, également, au plus bas, au cœur de l’empire froid, où obscurité et solitude infligent de grandes brûlures, que je m’essayai, de toute mon âme, à l’amour d’autrui, au jet du cœur plus loin que moi. Je me suis ruiné dans le don. Vaine  thérapie mais détachement de soi et oubli. Une autre sorte d’ivresse.
Cette année, j’ai vu, putain, oui j’ai vu, des lieux, des gens, des bassesses, des grandeurs, des beautés insoupçonnées, des noirceurs, une femme, mais j’ai moins lu, assurément. La mélancolie fut trop forte, la chute trop brutale. Au sujet de l’écriture ? Non le vide, plutôt le flou et le trop peu. Dans mes brouillons de ce site a même été enregistré un article qui venait signer la fin de ce blog. Dans une préface sobre, concise mais efficace, j’expliquais et je vous livrais un dernier poème aux vers que je croyais, que je crois, indépassables pour ma pauvre plume : une manière pour moi de tirer ma révérence, pris entre deux flots, l’orgueil et l’humilité, la fin et l’optimisme. J’ai bien fait d’attendre, cet article restera à l’état de brouillon. Je me prends ainsi le temps de pouvoir faire mieux.
J’ai continué à vivre plus. J’ai continué ma quête d’ivresses.

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« Il faut être toujours ivre, tout est là, c’est l’unique question […] » Baudelaire. Poésie dans(e) la rue. #Rouen

Puis, je me souviens ! Comment oublier ? cette marche funèbre de Janvier 2015, ce froid glacial, et la chaleur émanant de la crinière féline de cette blonde qui m’a fait prendre un train. Un TGV, à grande vitesse, à grande vie, en plein cœur, en pleine poire. J’en suis sorti presque mort, et sans larmes, avec qu’une envie : celle de retomber; renvoyant dos à dos cliché contre cliché : « on ne m’y reprendra pas », « Bien sûr qu’on m’y reprendra », mon cliché, plus solaire, est romantique. Un romantisme que j’ai cru mort, des passions que j’ai crues enterrées; ce cœur lunatique que je pensais inutile pour ce qui m’est le plus cher dans ce monde de fou, la capacité d’aimer, je l’ai vu se dresser comme l’aurore. N’était-ce pas un voyage fabuleux ? Un voyage sans fin. Un voyage repris.
Puis l’Allemagne ? Francfort ! Mayence ! le soleil, la pluie, sur les murs rosés; ce jeu secret qui témoignait de deux cœur pris dans une fougue du commencement. Et le pauvre goût de l’Apfelwein, les très simples mais non moins bonnes saveurs du snack Bratwurst… les repas si copieux. Et puis Cologne ! l’indicible magnificence de sa cathédrale. Puis la route. Celle qui fait naître les galères, les éclats de rires et de colères, les ivresses fraternelles. La folie du simple.
Puis mes pérégrinations françaises, entre vagabondage et tourisme de simple vacancier : Nantes, La Rochelle, L’île de Ré. Cette journée inoubliable à Honfleur, son musée Erik Satie, son atmosphère caniculaire, sa plage à la vue risible sur le Havre, ses échoppes, ses boutiques d’artistes qui suscitent l’envie d’en devenir un. Et que dire de mes périples parisiens aux douceurs aigres, comme l’air qui y règne à la capitale ? Sans oublier mes errances sur les pavés des ruelles typiques de la capitale normande. Marcher, oui marcher est un bon remède, je vous le conseille, source d’apaisement, il applique un bien joli baume sur la tête, il fait du bien au corps. J’en ai fait des kilomètres.
N’allais-je pas oublier mon séjour en Andalousie ? Et ma chance légendaire qui me fit voir l’Alhambra derrière une vitre de pluie torrentielle ? Puis son atmosphère orientale, si proche, pourtant si loin.  Trasmulas ? Invisible sur une carte… Malaga, Granada. Oui ! Tu sens, l’odeur chaude de la terre humide, tu vois ces sacs poubelles jetés dans la nature, et la beauté mate et simple des jambes andalouses, le street art, et les montagnes qui t’enlacent, la pauvreté et le soleil qui te serrent ? Hume, sens ! Je n’ai rien d’autre à t’offrir que des détails, que des sens.

« Il ne faut être esclave que de la beauté. Servez-la et envoyez au diable la foule imbécile. »
Martin Eden – Jack London

Et enfin ! Rome, Le Grande Bellezza, les beautés quasi nauséeuses, cette boulimie de somptuosités qui fait perdre la tête, qui lasserait presque. Ces kilomètres de marche.  Le soleil, au sens propre et figuré, comme compagnon, comme parangon. Ce bar ivre de jeunesse, dans lequel dansait cette aphrodite aveugle aux regards baveux des mâles; mon remord de la contempler, et mon regret de ne pas la voir Elle. Puis cette ivresse partagée entre ami.es, des rencontres improbables, l’affabilité d’une jeunesse vagabonde et perdue…
Et mes multiples, incessantes, douloureuses, et surprenantes ivresses… l’une compensant le vide de l’autre, l’autre compensant l’absence de l’une. Et ainsi de suite, poussant mon rocher, remplissant mon tonneau percé, j’ai pérégriné, j’ai pleuré le départ d’amis, j’ai pleuré des départs tout court (euphémisme), j’ai dormi partout sauf chez moi. Et, j’ai aimé, enfin, putain. Vierge de ce sentiment, enfin, je ne suis plus. Puis j’ai bu, tant de fois, putain. Mes larmes eurent le goût du vin. Avec quelques ami.es que j’ai eu le plaisir de creuser davantage, en figures dionysiaques, j’ai hurlé le mal universel, j’ai léché le bien universel. Et j’ai vomi, au sens propre et figuré, dans des chiottes, sur mon cahier. J’ai maigri. J’ai couru. J’ai vomi, Le fruit des fendus. Mais bordel, ça valait le coup, bordel, que c’était ragoutant, délicieux ! À l’heure de ce billet, je m’en resserre une potée, ça oui ! J’ai cette chance.

Mes pérégrinations furent totales, sur la terre, en mon être, de ma peau à l’intérieur de ma tête, j’ai arraché au monde le Beau, j’ai récolté des miettes de joie intenses, j’ai semé mes deuils, mes doutes, mes croyances, ainsi que des lambeaux, des Lambeaux aime. Et me voilà, allant vers une nouvelle vie, voguant entre les ruines, ramassant quelques briques avec mes comparses, avec mes amours, qui peinent, qui s’échinent dans ce monde étrange, grand, absurde, en ruine, en point d’interrogation… Que faire de nos briques amassées ? Que faire de toutes ces lignes entassées ? Que faire de ma plume enflammée ? Le feu, toujours. Il tue ce qui doit renaître, il tue ce qui doit vivre, il tue pour que ça vive ! Alors brûlons-nous, que nous reste-il de mieux à faire ?  Le cœur léger, le cœur changeant, le cœur lourd, sachant que notre temps de rêver est bien court, que faut-il faire de nos jours ? que faut-il faire de nos nuits ? Tristes d’amour et sans demeure, nulle part où l’on vive ou meure, passons alors comme la rumeur, endormons-nous comme le bruit. Soyons soleils de nuit !
Ma seule résolution 2016, je te le promets, sera de rendre mon être aussi lumineux et enflammé que mes écrits ! Prétention finale de ces bons vœux que je vous souhaite.

Clément Minosze,
Qui vous souhaite une bonne et excellente année 2016 ainsi qu’un bon courage; qui reprend vie, qui reprend l’a(e)ncre !
Chaleureusement, amicalement, amoureusement vôtre.

 

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7 réflexions sur “Chronique d’un vagabond

  1. Sans le savoir, j’attendais ce billet. Tu connais, ce sentiment voisin de la pleinitude qui nous réchauffe le coeur en nous donnant une amicale tape dans le dos nous encourageant à vivre l’aventure de la vie? C’est ce sentiment que ton billet m’inspire.
    Le vent sous toutes ses formes et dans toutes ses déclinaisons fait partie de ma vie, à tel point qu’il se retrouve dans le nom du village que j’habite. Que ce soit une douce brise ou une violente bourrasque, le vent est synonyme (pour moi) de changement et de mouvance. En plus, il nous permet de changer d’air!
    Y a pas plus grand voyage que celui que l’on fait en soi. Et ce voyage ne prend fin qu’au terminus appellé mort mais je crois vraiment que ce terminus se nomme mort pour nous mais naissance pour un autre. De toute façon, il est agréable de faire un bout de chemin virtuellement avec toi.
    Ce n’est que longtemps après avoir combattu – en vain- la marginalisation que j’y trouve un peu de réconfort. Mes luttes me font patauger dans la boue et je peine parfois à y voir la beauté mais … de savoir que je ne suis pas seul dans cette galère me motive à poursuivre mon chemin. Car même si les luttes sont différentes, n’en reste que se sont des luttes.
    Merci à cet ami qui m’a fais découvrir ton blog – il y a bien longtemps je crois- et merci à toi pour la joliesse de tes textes.
    Que 2016 voit tout tes désirs se réaliser et … que tu reviennes de temps en temps publier sur ton blog (au nom très joli)

    • Ton message m’a tellement touché… à chaque fois j’ai cette impression de répondre la même chose et tombe dans une légère frustration de simplement remercier. Derrière mon clavier les variations de mon langage, les modalités de mes émotions se font évidemment moins sentir, et dans ce cas-ci je le regrette ! Car malgré ma pudeur, j’aimerais bien évidemment donner plus dans ces mots qui s’affichent sur mon écran !
      Tes premiers mots, je me suis beaucoup retrouvé en eux… Je me revois même les écrire dans un de mes billets sur Jacques Prévert. Cette « tape amicale » 🙂
      Et que l’image du vent te parle également me touche beaucoup. J’apprécie énormément ta manière de réagir à mes mots, à mes thèmes, ça me permet d’aiguiser mon propre regard et de continuer mon chemin vers, et vers l’Autre.
      Il m’est tout aussi agréable que toi de faire ce petit bout de chemin [numérique] ensemble !

      De savoir que l’on est pas seul dans cette fange permet un élan de respiration, même s’il ne suffit pas pour vivre les poumons pleins. Voilà pourquoi, en plus, chacun de nous, nous partons à la recherche de nous-même et à la fois de ces gens qui nous ressemblent, des « moi », des « toi », semblables mais différents. Aventures et soulagements !

      Merci pour tes beaux vœux que je prends avec plaisir et chaleur.
      En 2016, j’essaierai de publier davantage qu’en 2015 ! Ce ne sont pas les idées, thèmes et brouillons qui manquent !

      À très bientôt

      • Je te rassure, cher ami, tu ne te répète pas et chacune de tes réponses sont différentes comme … chaque flocon est différent!
        As-tu déjà pris le temps d’observer les flocons de neige? Tous différents et tous merveilleux! Un enfant m’a expliqué que c’est parce que la nature a beaucoup d’imagination. Mais contrairement à la neige, tes mots me tiennent au chaud. En fait, je ne peux pas imaginer ma vie sans mots!
        Tout comme toi, il m’arrive de me relire et de m’étonner que de telles phrases soient de moi. Je trouve les tournures de phrases géniales et ne peux croire qu’elles sont nées dans mon cerveau. Ah les mystères humains!

    • Ravi que mon écriture te plaise et que tu y trouves ce quelque chose qui emporte le lecteur. Je crois que ce merveilleux compliment va me faire mon weekend.
      Et surtout et avant tout merci ! ton commentaire m’a beaucoup touché.
      On écrit pas seulement pour soi, c’est ce que je crois. Alors si nos écrits peuvent trouver échos et apaisement chez le lecteur, c’est un magnifique partage entre nos solitudes.

  2. Salut à toi, je viens de découvrir ton site via ton compte twitter. Et j’ai apprécié ton billet. Cela donne envie de vivre et d’aimer. Et les citations me plaisent beaucoup. Camus, évidemment. Par rapport au vent, j’ai pensé un peu je ne sais pourquoi à Montaigne : « Moi qui me vante d’embrasser si soigneusement les commodités de la vie, et si particulièrement n’y trouve, quand j’y regarde ainsi finement, à peu près que du vent. Mais quoi, nous sommes partout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous, s’aime à bruire et à s’agiter, et se contente en ses propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, qualités non siennes ». D’ailleurs ton billet est en quelque sorte un essai 😉

    • Bonjour à toi !
      Je me fais un plaisir de remercier ta curiosité alors !
      Et merci pour ton retour chaleureux et très touchant. Je suis flatté, mais ne peux accepter cette légère analogie entre les essais de Montaigne et ce billet wordpress :), quand bien même j’y ai mis beaucoup de mon âme. Mais merci tout de même.
      Je dois confesser que je n’ai pas encore arpenté les Essais de Montaigne, alors je te remercie de me faire découvrir ce passage sur le vent ! C’est d’ailleurs troublant ce parallèle, car en effet, c’est à peu de choses près ce que j’ai voulu transmettre en parlant, à ma manière, du vent.
      À bientôt je l’espère !

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