Histoire folle, comme la vie

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20h40, le soleil embrase l’horizon de la ville dans son bâillement. Je manque d’aliments pour me faire une repas digne de ce nom, qui viendrait éventuellement apaiser une tête engourdie par les longues jambes d’une fille devenue, je ne sais quand ni comment, indifférente. Avantage notable de ma nouvelle vie citadine : il ne me faut plus, à présent, que quelques mètres de bitume à fouler pour combler la plupart de mes désirs, même les plus sombres, sans trop avoir à me soucier de l’heure. Me pavanant, enthousiasme saillant, à l’intersection de ma rue et d’une autre, je passe devant un immeuble qui fait tâche dans le paysage et qui vient briser, par son style dépassé, le charme rouennais. Soudain, une voix fébrile s’immisce, comme dans un élan de survie, dans l’entrebâillement de la porte d’entrée et m’interpelle. Mon attention infantile, j’entends par là embrasée, me prend par la main et m’emmène vers ce chant étrange.
C’est une vieille d’âme, vieille dame perdue dans le hall de son immeuble, le hall de sa propre vie, perdue dans le hall de cette existence passée bien trop vite, bien trop lourde. Elle n’arrive pas à rentrer chez elle. Elle tient dans sa main droite un trousseau de clefs, dans la gauche une télécommande. Elle m’explique sa situation, troublée, donc de manière incohérente. Sans réfléchir, et oh non sans effort ni héroïsme, je l’accompagne. J’ouvre la porte rouge métallique absurdement lourde et appelle l’ascenseur qui se trouve derrière : « troisième étage », là où nous nous rendons. Je lui ouvre sa porte, non sans difficulté – je suis quelque peu maladroit.
Sans mot, avec simplement son corps et ce qu’elle dégage, elle réussit à m’inviter, sans obstacle de ma part, dans son humble demeure. Je tourne ma tête à gauche, je suis pris d’un malaise, mon cœur s’emballe : mais il y a des gens ici… Ce n’est que mon reflet et ma veste en jean beige qui s’agitent dans le miroir d’une penderie. Elle marmonne, elle me parle. Elle ne m’explique rien clairement, mais je comprends. Les infos tombent au compte goutte, tombent sous le coup de mes déductions, sous le coup de mon empathie. Elle souhaite également que je l’aide à régler sa télévision moderne. Mais, le vague et doux sentiment que tout ça , sans être faux, n’est qu’un prétexte : la compagnie, la chaleur humaine avant toute chose. Voilà, nous y sommes. Je pars à la recherche de la seconde télécommande, celle de la box TV. Aventure quelque peu absurde, je parcours les méandres de son domicile dessinés par les bibelots, les vieux fauteuils, les piles de livres et magazines et les médicaments en tout genre. Je tombe sur une feuille A3 cartonnée sur laquelle sont inscrites les instructions à suivre pour mettre la TV. Se mélangent en ma poitrine un léger soulagement ainsi qu’un pincement au cœur : on lui rend visite, on l’épaule mais à quelle fréquence ? Cette interrogation fait jaillir en moi cette culpabilité face à l’ingratitude et au délaissement que je pense avoir envers ma propre grand-mère. Parfois, je pense être un lâche en ma propre demeure filiale. Aveu qui me tire quelques grimaces pour ne pas pleurer : je viens en aide et porte mon affection parfois plus souvent à des gens, oui des gens, hommes et femmes inconnu.es, dans la rue, dans ma vie, au quotidien, qu’à mon propre sang. Je n’ai rien d’un héros, ça non, suis-je au moins un homme bien ? Je m’y attèle, j’y travaille…
Moment tant attendu qui vient appuyer ma théorie sur ce besoin de chaleur humaine, elle se livre : « Je suis italienne, vous savez. Italienne et française. Je suis bilingue. ». Elle me parlera de son père, de sa mère maniérée au point d’en faire l’imitation pleine d’affection au milieu du salon. Elle mentionnera à plusieurs reprises sa fille infirmière et ses petits enfants déjà bien grands. Son visage m’est familier, ou est-ce le bien-être qui se dégage de cette rencontre ? Elle continue « Je peins vous savez. Je suis peintre. ». Elle balaie son salon de son bras tremblotant. Elle ponctuera les tranches de vie qu’elle me narre par des balbutiants « cette toile vous plait ? Prenez celle-ci alors », « vous aimez ça ? D’accord, j’essaierai d’en refaire une pour vous », comme pour me remercier de ma compagnie. J’aperçois tout à coup, comme si elles venaient d’apparaître, toutes les toiles qui peuplent anarchiquement son appartement au vieux mobilier typique des personnes âgées. Tous les coins et recoins sont tapissés de ses œuvres aux styles éclectiques. L’aurore point. Les couleurs m’illuminent, comme un aveugle qui recouvre sa vue, je ne comprends plus, je comprends tellement plus que ce que nous donne la vue, les sens. Mon cœur marque un arrêt imperceptible, je le sens car mon équilibre fait comme un bond à l’intérieur de moi. Elle me fait la visite guidée de son chez elle et de son musée personnel par la même occasion. À chaque pièce, des œuvres qui portent un style et dont elle me raconte l’histoire. Dans la première chambre, se dresse une bibliothèque remplie de livres d’art. Elle ronchonne gentiment en pointant le désordre qui y règne. « Vous aimez lire ? », je lui réponds par un oui enflammé. Elle en feuillette un et s’arrête sur une toile : « vous seriez refaire ça ? », je réponds par un non tout aussi enflammé et rétorque que moi j’écris. Elle réagit en onomatopée signifiant son intérêt. Dans cet échange, je saisis rapidement qu’elle souhaite m’offrir un de ses livres. Le refus, bien entendu, sera proscrit.
Continuant ma visite agrémentée des commentaires de la propriétaire, je contemple ses inspirations, des inspirations que je reconnais. Je vois de l’impressionnisme, du classique, du contemporain, du cubisme, un peu de fauvisme; j’observe des paysages dans le style de Monet, des champs dans la veine de Manet, des natures mortes ressuscitant Cézanne, des portraits vieillots de petite fille aux traits Degas, des bateaux de couleurs aussi vives que celles de Derain,  la reproduction du Mont Saint Michel au printemps.

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Elle me remercie mille fois, et dans mon âme émue aux larmes invisibles, je reste là. Comment partir ? Comment le pourrais-je ? Comment en avoir juste l’envie ?
Je prends conscience que la vieille peintre n’a pas toute sa tête, elle radote et mélange les années pour créer des chocs temporels impossibles. « Maman est morte… y a 9 ans, elle allait avoir 56 ans », l’artiste que j’accompagne approche des 90 à vue d’œil.
Elle est italienne, elle est artiste, voilà ce qu’il faut retenir. Elle créa un instant qui ne s’explique pas, ne se raconte pas, ne pouvant que se vivre avec l’intensité et le mystère de l’orage, du soleil ; comme une artiste, folle, somptueuse, elle créa un monde. Un monde, peint à l’eau de vie, dont j’ai eu le noble privilège de faire partie.

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Je ressors de cet appartement tout chose, mais planant dans une sorte d’ataraxie, comme ivre, et entre les mains deux présents, dans l’esprit, une galaxie. Une toile originale et un livre de peinture, sur Jacques Émile Blanche que je sers entre mes doigts, si fort, qu’ils s’imprègnent de la peinture à l’huile. Serrer la toile comme serrer la vie, pour que déteignent sur nos doigts, sur nos êtres, ses ivresses. J’ai entre les mains deux présents qu’il m’a été impossible de refuser… Gêné mais bouleversé, je retourne chez moi car il est trop tard dorénavant pour mes courses. Je n’ai qu’une toile à la dominante orange feu et un ouvrage d’art en guise de nourritures terrestres, comment oserais-je me plaindre ? Sur ma route, la tête haute, le regard droit devant, un rictus au bord des lèvres, je croise une famille de rom, dont les membres me demandent, tour à tour, une cigarette que je leur tends affablement. Puis voilà que je tombe sur un billet de dix, jonchant le sol chaud. Le karma.
Je ne citerai pas son nom quand bien même l’envie me dévore… en revanche, il est inscrit ici, sur cette toile, de ma propre main, la sienne étant trop fatiguée de cette journée. Symbolique savoureuse, celui d’avoir mis la touche finale à ce monde de l’esprit, le sien, qu’elle me fit partager au point de déposer son seing de ma propre main. Bordel de merde.

Sans complainte, ni vanité, aucune, j’ai, en moi, sur moi, dans mes yeux, sur ma peau, cette chose, cette force, ce « pouvoir » étrange et inexplicable qui attire les gens vers moi ; souvent marginaux, souvent en peine, souvent en vrac, souvent dégueulasses, parfois méchants, souvent ivres, parfois de jolies filles qui ne restent pas, tout le temps des hommes et des femmes perdus dans ce monde étrange. Parfois c’est une malédiction, une intrusion, une insécurité, bien souvent, comme ce soir, il s’agit d’une bénédiction, d’une création, d’une humanité. Comment le banal arrive à atteindre de tels sommets ? Majesté du quotidien, banalité du beau, du bien. Banalité humaine. Credo sentimentaliste des révoltés d’aujourd’hui. La révolte sera bienveillante.

Minosze.

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8 réflexions sur “Histoire folle, comme la vie

  1. Bienvenu au club ceux qui loupent des épiceries pour quelques dames fragiles ; une, souvent, où je suis à l’hôpital, me dit : « Si nous avions le même âge, nous ferions l’amour… ».

    Bien des dames, bien des drames sont évité par tes déviations, intinéraires bis, prends-les comme un compliment de ta tristesse sensible ici à ta vertu, lisible ici maintenant. 🙂

    Parfois, plus souvent, ç’en est d’autres, jeunes fous qui croisent mes chemins de nuit de liberté aussi ! Comme toi : voyous, crasseux, pantin ou rigolard. Je ne fuis pas, l’ivresse est trop bonne ! il faut dire merci.

    C’est la fuite, toujours l’oreille qui cherche la fuite qui conduit aux brâves gens délaissés ; souvent délirant à demi, voyants pour moitié…

    Contiunue, sincèrement, cette histoire est de mains tachées d’huile de pardon et d’humilité, pleine de saveur peinturlurées (un tableau, un livre ?) qui n’auront peut-être comme porte-voix que la tienne.

    Bonne journée,

    S. D. alias Dualias

    • Ravi de faire ta connaissance Dualias, je te souhaite la bienvenue au sein de cet Homme sweet home.
      Ton commentaire m’a tapé dans l’œil… tout comme le style, et cette sincérité liée à l’énergie qui s’en dégage.
      Et tes encouragements m’ont fortement touché… que dire si ce n’est qu’évidemment, ils m’encouragent à continuer, continuer de regarder le monde, continuer de l’écrire.

      Nous nous retrouvons dans ce club des multiples solitudes, en effet, pour pérégriner souvent, je n’ai jamais douté de ne pas être seul membre. Et tu as raison, ne pas fuir non, car l’ivresse est trop bonne, il faut dire merci, c’est tout à fait ça, je ne peux que reprendre tes mots tant ils visent la justesse.

      Alors je nous souhaite de continuer ce bain d’ivresse, doux, amer, mais puissant.

      Bonne soirée

  2. Ffffffffffffffiiiioouuuuuuu, pardon pour ce drôle de mot mais… Merci pour cette envolée, ce voyage au creux de ton être, de ton Coeur, de son Coeur à elle, j’ai pleuré, j’ai souri et j’ai aimé, tes mots, ta main sur la photo, ses toiles, Toi, vivant, vibrant, merci Clément.

    • 🙂 Merci Elise, tes mots… tes mots, comme à chaque fois, viennent frapper mon âme comme la chaleur d’un soleil d’été délivrant.
      Et je ne sais pourquoi, mais j’ai esquissé un sourire serein et complice lorsque j’ai lu « ta main sur la photo », comme si je m’attendais à ce que tu fasses cette remarque.

  3. Bravo pour ce billet « humaniste ».
    En tant que personne un tantinet marginale, je peux affirmer qu’il est agréable de rencontre le genre de personne que tu te décris: le genre aimant-aidant. Je crois que la rencontre de l’humain peut se faire dans milles et une circonstances en autant que chacun reste attentif, et accueillant, envers les événements. Les marginaux, les paumés, les esseulés, et tout les autres, sont souvent plus « ouvert » et réceptifs.
    La société de performance qui nous entoure étouffe bien souvent ces élans de coeur. Bravo à ceux et celles qui se tournent vers ces personnes qui, tout en étant différentes sont toutes semblables par le genre humain. Nul n’est à l’abri de se retrouver un jour dans une telle situation.
    Merci pour ce moment de lecture matinale, pour moi en tout cas, qui apporte un vent d’optimiste.

    • Merci à toi Héros de ma vie,
      tes retours et témoignages viennent toujours ajouter de la puissance, de la raison, de la sincérité et de l’humanité à ce que je peux écrire. Peut-on rêver d’un plus bel encouragement ?
      Nous vivons des réalités différentes et pourtant si proches et complémentaires. C’est cet échange qui me souffle un vent frais, un vent d’optimisme… surtout après les récents évènements.

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