Puzzle

Henri-Matisse_Centre-Pompidou_07

Henri Matisse – Nu bleu I, Nu bleu II, Nu bleu III, Nu bleu IV (1954)

« Ce sont des dissonances dans l’harmonie sociale qu’il faut savoir placer, préparer et sauver.
Rien de si plat qu’une suite d’accords parfaits. Il faut quelque chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les rayons. »

Diderot – Le Neveu de Rameau

Le vert d’mes yeux éteints se noie dans le silence
De l’azur serein d’une toile d’Henri Matisse
Mes pupilles se dilatent et me renvoient aux émois d’adolescence
Mais évincent ainsi la couleur de mon iris
En c’monde de tensions ternes la beauté étouffe dans un trou noir
Pupille d’une nation aseptisée je dresse le refus comme étendard
Je caresse l’angoisse de l’incertain, là, au bas du bide
D’une main je peins mes cris du cœur et puis mes las déboires
Avec Douleur et un sourire, me créant alors une âme hybride
En chœur ils applaudissent, « c’est pourtant pas la mer à boire »
Alors pourquoi pour dire « je suis », je bois l’amer du désespoir ?
Essuie les balles du réel absurde dans une armure d’imaginaire
Et ne peux qu’en réchapper par les voix de ce langage binaire
Armé d’mon seul émoi et de l’espoir de guérison de Kierkegaard
Je meurs de ma raison face à l’ouvrage de mes mises en garde
Et quand arrive la nuit, je pleure de peur de n’être rien, rien puis je cauchemarde…

Je lui parle de ma profonde solitude,
Elle me dit : « tu exagères ! Comme d’habitude »
Sans mot dire, elle s’en est allée
Et moi au loin, lui criant : CQFD

Je trempe ma plume sans calcul dans l’encre noire
De cette pieuvre d’hommes vils, de fous et d’avortons
Étranglant sa proie d’ses tentacules fermes et de béton
Broyant ainsi l’ampoule de ses pensées passées au laminoir
Mais ne suis-je pas aussi fou en criant les évidences
Des servitudes, crimes et injustices qui font que les puissants dansent ?
Alors que dans mon monde demeure l’hypertrophie de l’inexistence
N’ayant que faire de la croissance, comme une tumeur il crie « bectance ! »
Quand les lycanthropes hurlent diffamation, l’agneau chétif se noie dans la vodka
Et l’univers des psychotropes, ne pouvant s’offrir le droit positif d’un avocat

Tandis que moi j’déserte vers le mouvant de l’île des Hommes de l’être
Le souffle court je lis à deux mains l’amour ivre et cru de Bukowski
Et ne crois plus aux chants des lendemains lorsque l’on m’envoie paître
Voilà que j’écris l’angoisse de troquer l’ivresse contre le whiksy
Le poids du siècle m’apparaît comme un rhinocéros dans la ville
Leur logique est mortifère, les apparats fustigent et rossent l’éros du civil
Même si je suis seul dans mon crâne me pavanant en compagnie de Ionesco
J’offre tous mes livres serrés contre mon cœur avec l’ambition de UNESCO !
Car moi j’ai mal aux autres, je me ressasse cette phrase du grand Brel
Et je ne cesse, comme tant d’autres, de penser mes épaules trop frêles !

Je lui parle de ma profonde solitude,
Elle me dit : « tu exagères ! Comme d’habitude »
Sans mot dire, elle s’en est allée
Et moi au loin, lui criant : CQFD

Mes doigts rouges de sang et de frénésie
Caressent les courbes gracieuses de l’impuissance
Dans nos ébats je susurre un nom : Némésis
Dont j’attends, non sans honte, sa jouissance
Que puis-je faire contre notre totale démesure ?
Face à leur justice je peux à peine choisir ma mère
Puisqu’elle subsiste dans mes souvenirs, parfois amers
Et quand je leur parle d’amour ils rient donc me censurent
J’ai opté pour les dissonances dans leur absurde harmonie
Me nourrissant des évidences et de la folie de Rûmî
Avec la triste impression de n’avoir qu’des morts comme amis
Vu qu’ici bas, n’excellent-ils pas tous dans l’art d’honnir ?

Évincé mais volontaire, j’esquisse ma route de tant de notes
Je voyage avec brio tel un Chopin sur son bateau demi-teinte
Pendant qu’à contre-temps les punchlines de Ludovic se pointent
J’accueille comme un trésor chaque ligne et partition que j’annote
Et fais vibrer ma toute petite musique sur l’herbe de l’existence
Je vous le dis avec ferveur, je vis sans but ! Appelez ça l’errance
Ne suis pas exempt de luttes, elles sont légions au sein d’mes volontés
Pour la subversion, j’ai pris le temps et puis le goût têtu de l’oisiveté
Mais avec ma droiture mêlée aux appétits, je passe ma vie à m’échiner
Nuls désirs et nulles pensées ultimes, je me crée dans l’art de ruminer
Vivre avec son temps c’est être lâche, je mise tapis sur mon bel âge
Afin de m’imprégner de toute philosophie aux dépens des chiffres et des sondages
Et les rimes que je façonne ne sont en vérité que des mots-clefs
Qui me poussent à voir au delà et ouvrir les portes à jamais refermées
Du champ des possibles, voyez mes yeux verts qui s’illuminent
Cracheur de feu, plébiscitent-ils la ferveur de cette grave pantomime ?

Je soupire en voyant que dans l’excès j’ai singé mes références
Sans doute, que sais-je, par peur ou par pudeur pestilentielle
Ma condition est un puzzle qui m’éloigne de toute odeur de rance
Durant ces tiraillements je vous témoigne de mon ardeur existentielle !

Minoze.

 

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4 réflexions sur “Puzzle

  1. Oh Whaou… Clément, c’est énorme.
    Pardon, « énorme », ce mot est pourri face à ta poésie.
    Je partage ton ressenti Clément, oh si tu savais…!
    Pardon, j’ai du mal à trouver les mots en ce moment alors je n’écrirai pas plus ici ce qui ne reflète en rien la grandeur de la flamme qui m’anime à la lecture de tes lignes !
    MERCI MERCI MERCI (et ma pudeur me freine beaucoup ici !)

    • 🙂
      Merci, ça me touche profondément ! Surtout que ça faisait un moment que nous n’avions pas échangé !
      Et puis t’en fais pas pour ce vocable, ce n’est pas parce que nous écrivons que nous ne pouvons pas nous permettre de faire usage du vocabulaire courant, plus oral, témoignant de notre élan émotionnel ! Au contraire !
      Je ne peux m’empêcher de penser à Fabrice Luchini déclamant son fameux « C’est ÉnOrme ! »
      Alors si ce « c’est énorme » comme je l’entends est attribué à ce poème, j’en suis très touché !

      MERCI MERCI MERCI à toi aussi ! (arf, satanée pudeur !)
      À bientôt !

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